Désacralisons le bonheur.

Depuis quelque temps, j’ai l’impression que le bonheur est à la mode et envahit les réflexions. Enfin, la quête du bonheur, le mieux être, mieux vivre, les « 10 astuces pour » trouver la (sa?) vie belle, pour corriger ses défauts, pour voir le verre en rose et la vie à moitié pleine. Moi-même, dans mes articles, j’adopte souvent un ton qui va vers le bonheur, la plénitude, le positif. Vous avez été plusieurs à me faire des remarques souvent envieuses à ce sujet, et à chaque fois, je me suis dit qu’il fallait vraiment que quelqu’un fasse un article là-dessus. Le voilà donc (sous vos yeux ébahis).

1. Le positif et sa bonne presse

Il fut un temps (et même plusieurs) où le bonheur n’était pas si omniprésent dans les littératures. Au contraire, il est difficile de trouver des romans classiques légers, qui rendent heureux, qui dépeignent une vie douce et enviable, qui donnent des astuces pour se sentir bien. Je me questionne souvent moi-même sur mon propre ressenti face à cela, parce que j’alterne, j’ai parfois des phases où j’ai envie d’un joli magazine léger qui s’avale comme une grenadine, puis d’autres où je savoure comme une liqueur Notre Dame de Paris (alors qu’avouons, ce n’est pas la franche rigolade là-dedans.) J’ai toujours eu un faible pour Hugo, mais aussi Flaubert, Stendhal, enfin, je vais paraître soit intello soit bien naïve, mais c’est tout de même tellement beau, avouez. Comme s’il paraissait antithétique d’écrire un bon roman et d’écrire un bon roman positif et léger qui finit bien. (Non, Marc Lévy n’a pas réussi, non.)

Bref, je ne sais pas si c’est lié, mais j’ai le sentiment que nous vivons à une époque où le bonheur est à brandir partout, un graal à chercher coûte que coûte. On l’étale, on l’autopsie, on le promet. Paradoxalement, j’ai bien peur que notre âge compte beaucoup d’insatisfaits, de névrosés, de dépressifs, qui s’affligent souvent en silence de ne pas parvenir à atteindre ce sésame qui semble si facile pour les autres.

Je préfère devancer tout faux procès : je n’ai jamais dit, ni pensé, que ces articles et ouvrages sur le mieux vivre et la pensée positive soient mauvais, ou à éviter. Au contraire, il y en a de très bons. Je dis simplement qu’à trop vouloir se tourner vers les lectures « heureuses » en évinçant la tristesse, on risque l’objectif contraire au premier, on sacralise un bonheur idéalisé, et on en vient à éprouver parfois une forme de frustration, d’insatisfaction, voire de culpabilisation.

Alors, premier rectificatif : les blogueur/ses, les instagrameur/ses, les coaches, les journalistes, les écrivains,  ceux et celles qui publient des oeuvres complètes (romans ou ouvrages techniques) tournées vers le bonheur NE SONT PAS TOUJOURS HEUREUX, SOURIANTS ET SATISFAITS. C’est dit. J’aime à me le rappeler lorsque moi-même, je commence à sentir poindre une touche de jalousie en lisant les bonheurs ou les conseils d’autrui: elle aussi, lui aussi, parfois, n’a pas le moral, voire est carrément triste, voire pleure à chaudes larmes, ou en a marre de son métier, ou de telle douleur, ou de tel souci. Au besoin, je fais donc ma révélation (nécessaire sans doute) et j’espère ne décevoir personne : moi aussi, les gars, des fois je n’ai pas le moral du tout, n’allez pas croire que je vois tout en rose. (Désolée de casser le mythe.)

Simplement, dans cet espace, et je pense que beaucoup d’auteurs sont dans mon cas, j’ai souvent envie de me tourner vers le positif, parce qu’il est là, parce que je veux le voir, parce que je me dis que c’est ce que j’ai envie de (vous) donner.

2. Le droit d’être triste

Au final, avec tout ce bonheur partout, j’ai peur que l’on développe une absence d’acceptation de la tristesse.

Il y a quelques mois, j’ai vécu une chose difficile qui m’a vraiment mise à terre. J’étais en larmes, je ne savais pas qui appeler, et j’ai eu mon papa au téléphone. Dans cet appel, il a utilisé précisément les clés qu’il me fallait pour aller mieux. Ces clés étaient plurielles, et certaines ne correspondaient qu’à lui (et qu’à moi), donc il ne servirait pas à grand chose que je les expose ici. Mais la première était toute simple : il a commencé par dire « tu as le droit d’être triste ». Cette sorte de permission paternelle m’a délivrée d’un poids terrible, et j’y pense souvent, lorsque je rencontre la tristesse, en moi ou chez les autres. J’hésite à généraliser, et peut-être me trompé-je (j’espère!), mais je crois que dans la plupart des cas, nous ne nous autorisons pas cette affirmation toute simple. Et alors, la culpabilité d’être triste alors qu’on se dit (consciemment ou non) qu’on ne le devrait pas ne vient que grossir la tristesse elle-même.

Parfois, j’ai même listé toutes les choses qui allaient à l’encontre du « bonheur », sur un jour, une semaine, pour tout mettre à plat. «Liste de non-gratitude.» Pour me dire : d’un côté, ah oui, j’ai le droit d’être un peu triste, et d’un autre côté, oh, finalement, ce n’est pas si terrible. C’était vraiment bien comme expérience et je vous la conseille, j’ai adoré me sentir à contre-courant des fameuses listes de choses positives, je suis tellement une rebelle.

3. Le bonheur dans l’ordinaire

Une des grandes sources de frustrations à lire le bonheur des autres tient aussi dans cette idée absolue et éthérée que nous avons tous du bonheur, et qui, par définition, est insaisissable. Nous avons toujours un peu vite le sentiment que notre vie n’est pas formidable, que la journée qui vient de s’écouler n’était pas extraordinaire, autant qu’elle pouvait l’être (d’après nous!) chez les autres. Il est si facile pour nous tous d’envier tel ou tel aspect de la vie des autres, de se dire « il/elle a ça », « il/elle peut faire ça », comme s’il était dans notre nature de trouver ailleurs précisément ce qui pourrait nous manquer. Nous oublions que nous sommes tous les chanceux de quelqu’un d’autre.

Dans toutes nos vies, il y a des ombres et des clartés, en fonction de nos chemins, de nos priorités, de nos choix, des hasards aussi. Nous sommes au coeur d’une toile gigantesque avec des couleurs variées, qui ne sont pas celles des autres, et il devient souvent difficile de se réjouir simplement de nos propres couleurs sans en chercher de nouvelles. Nous sommes prompts à penser que les autres ont de la chance, sans assez savourer la nôtre, alors qu’elle est bien là.

Je crois aussi qu’une de nos erreurs est souvent de chercher l’intense, le puissant, le sensationnel. Mais la vraie bonne journée, ce n’est pas ça, ou pas seulement ça. Parfois, un café tout seul chez soi, sans être avec quelqu’un d’autre dans un lieu extérieur et de la mousse qui dessine un coeur sur le dessus de la tasse, eh bien, c’est le bonheur aussi. Parfois, simplement prendre une douche chaude, manger un repas simple, regarder la nuit, avoir un lit à faire, installer une routine, goûter l’ordinaire du quotidien, ce n’est déjà pas si anodin en terme de chance et de bonheur.

J’allais oublier : comme une évidence, quand je réfléchis sur le bonheur, j’aime chercher quels sont mes vrais buts dans la vie, parce qu’on ne peut raisonnablement pas courir plusieurs lièvres à la fois. Vous enviez votre amie qui part au Paraguay? Peut-être que vous, vous ne voyagez pas, mais que vous avez d’autres projets, des études en cours, un couple en construction, parce que votre priorité, vous l’avez mise ici – et c’est très bien comme ça. Vous regardez avec jalousie une vie avec des fêtes, des amis, un épanouissement social confirmé ; mais peut-être qu’au fond, ce n’est pas votre envie profonde! Faire le point permet de relativiser, et, aussi, d’abandonner toute frustration. Et là encore, j’ai trouvé la mise à l’écrit bien précieuse.


Finalement…Je ne pense pas qu’il faille éviter de penser à notre statut d’heureux(ses), ni qu’il soit souhaitable de cesser totalement tout diagnostic à cet égard. Simplement, je crois que parfois, nous en venons à nous transformer en chercheurs d’or alors que le bonheur se cache au fond de nos poches.


« Ah non mais vraiment… »

Depuis le début de ma grossesse, j’ai tenté d’embrasser un vaste mouvement de lâcher-prise concernant à peu près tout de mes actions. Pour certains, c’est une position plutôt enviable, et l’adoption d’une telle attitude est assez facile à imaginer, mais pour la psycho-rigide que je suis j’avoue que c’était toute une histoire. Me permettre d’être dix fois fois moins exigeante avec moi-même n’a pas été facile, et somme toute, j’ai trouvé l’expérience très agréable, au point qu’à mon avis, elle se prolongera par la suite. Si j’y parviens du moins.

Ce qui a facilité les choses en matière de lâcher-prise, c’est le côté girouette inhérent à la (ou « ma ») grossesse. Plus que jamais, je ne sais pas ce que je veux, je change de tout, je dis noir et après je dis blanc, et je chantonne « Ah non mais vraiment, je ne sais pas choisir », cette chanson que j’ai entendue avec délice en concert avec un début de rondeur au ventre. Plutôt que de me battre avec moi-même, j’ai accepté. J’ai déposé les armes, j’ai commencé des livres que je n’ai pas finis, j’ai eu ma période de lecture du Dictionnaire amoureux de Tintin tous les soirs, abandonnée au profit de lecture de magazines tous les soirs (merci Simple Things d’être le sponsor officiel et généreux de mes soirées), elle-même boudée puis remplacée par la lecture des Faux Monnayeurs, parce que je ne sais pas, comme ça. J’ai commencé Harry Potter 8, et puis il a pris la poussière. J’ai eu envie de certains films, certaines séries, pour que cette envie me quittât au moment du générique. (Dimanche, j’ai même arrêté Alice au pays des Merveilles en plein milieu. J’espère que vous mesurez l’aberration.) J’ai eu envie de m’habiller seulement en rose pâle, puis toujours en noir, j’ai adopté des bijoux qui ne me quittaient plus, pour les enlever brutalement un soir. J’ai eu ma période cheveux toujours détachés, puis cheveux toujours en demi-bun, puis cheveux toujours tressés, puis j’ai coupé hier. J’en ai eu marre d’écouter Chopin en boucle, je suis passée à William Sheller jusqu’à l’overdose, puis à Diana Krall. Mon mari, qui décidément est aux environs du parfait, a participé de cette distance, adoptant lui aussi un élan dans lequel nous considérons tout au fur et à mesure, et demandant sans cesse «tu veux qu’on fasse autre chose?». Je songe à une demande de canonisation.

En matière d’alimentation, même combat. Mon pauvre appétit, plutôt trop faible que trop large, a souffert autant que mon système digestif dans son ensemble. Il m’a dès le début été impossible de planifier mes repas, même une heure à l’avance, au risque de ne manger qu’un petit pois (enfin, à la saison des petits pois, vous suivez. Une lamelle de poireau, pour la synchronicité, si vous préférez.) La seule conduite qui a sauvée (et sauve encore) mon tout petit poids (avec un «d») fut l’abandon total au hic et nunc, et à mes envies de la minute en cours sans réfléchir. Dans l’ensemble, j’ai conscience que je ne mange pas varié à la folie. Enfin, si, disons que mon (gros) bébé, s’il a déjà le sens du goût (paraît-il), connaît très très bien les courges quotidiennes, les poireaux, les carottes, les patates douces, les endives, le pain complet, les châtaignes, les spaghetti et les porridges. Il maîtrise également plutôt pas mal l’oeuf brouillé, le lait d’amande, la pomme cuite, le chocolat, et tout ce qui ne s’apparente pas à ce qui est sain en matière de sucré. (Parce que là, j’ai envie donc je me lâche, tant qu’à faire.) (Certains tirent des conclusions hâtives sur le sexe du bébé. Allez-y.) SAUF que dans tout cela, on ne peut pas piocher au hasard, malheureux. C’est selon les jours. Ah oui, j’oubliais : nous développons à deux une thèse en noix de coco. Sous toutes ses formes. (La soutenance est prévue dans quelques mois.)

Bref, l’autre jour, j’ai eu envie d’un gâteau. Au chocolat. Avec du kaki dedans, et dessus. Et puis je voulais un gâteau un peu régressif, un peu fondant, pas trop sucré (mais libre à vous d’en ajouter). Au final, ça a donné ça, j’en ai mangé trois fois par jour sans m’en lasser, ce qui est plutôt bon signe.

Gâteau chocolat et kaki

-175g de farine de riz

-100g de poudre d’amande

-25g d’Arrow root (ou de Maïzena)

-2 cc de levure

-3càs de cacao ((j’ai utilisé du cacao cru non sucré. Si vous utilisez du cacao sucré, veillez à réduire la quantité de miel. Ou pas après tout.)

-100g de beurre mou (ou d’huile de coco molle)

-1 yaourt

-3 kakis

-3 oeufs

-70g de miel (ou sirop d’agave, d’érable…)

Note : ce gâteau est sans gluten. On peut en faire une version végane, en utilisant un yaourt de soja, et en remplaçant les oeufs par 150g de compote.

Préchauffez votre four à 180°C. Épluchez les kakis. Mixez-en un tel quel, cru. Mélangez dans un grand saladier les farines, le cacao, la levure. Ajoutez le beurre (ou l’huile de coco), puis le yaourt, le kaki mixé, les oeufs, et le miel légèrement fondu. Etalez le mélange dans un plat habillé de papier cuisson, j’ai pris un moule à clafoutis pour avoir un gâteau grand et peu épais. Alignez des tranches de kakis restants sur le dessus et saupoudrez de sésame. Enfournez pour 50 minutes.

Le gâteau se conserve très bien quelques jours, il est délicieux tiède, mais j’adore également sa texture après une nuit au frais.