All inclusive (Ou : de la dernière campagne Acadomia).

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Vous avez des enfants?

Non, je veux dire, vous avez des enfants qui travaillent, vous, le soir? Parce que c’est bien connu, faire les devoirs, quelle plaie. Aider son fils, sa fille, à conjuguer Venir à l’imparfait, puis à résoudre sa division euclidienne, puis à apprendre les dates du Consulat, puis, horreur, à rédiger sa conclusion de dissertation, mais quelle torture. Quelle souffrance, pour un parent, quelle agonie, quel temps perdu. Enfin, j’imagine, moi je n’en suis pas encore. Mes soirées sont libres, vous comprenez, je peux encore lire allongée sur mon canapé, boire des Mojitos, et préparer la soupe tranquille pendant que le froid alourdit l’air du dehors et que le poêle flambe au-dedans. Ah oui, c’est sûr, c’est la belle vie, je n’ai pas (encore) de cahiers à regarder, d’agenda à consulter, je n’ai pas à m’énerver en essayant de comprendre ce que la maîtresse a voulu dire, c’est sûr, je suis bien innocente et bien libre.

Mais bon, je suis rassurée, parce que, voyez-vous, quand mon fils ou ma fille sera en âge de venir m’embêter avec ses devoirs à faire le soir, j’enverrai promener l’agenda, la maîtresse, et Euclide tout à la fois d’un revers de la main. Je lui dirai (à l’enfant, pas à Euclide), « viens plutôt éplucher les pommes, mon coeur au beurre, ou construire un Colisée avec tes Légos» (parce que c’est mon rêve de construire un Colisée en Légos, chacun son rêve). Viens t’amuser, plutôt. Oui, oui, je pourrai, parce que j’aurai la conscience allégée (comme la crème Fleurette) : Acadomia m’aura sauvée. Quoi, vous n’avez pas vu ou entendu leur dernière campagne? Celle qui décline les situations jugées bien pénibles de devoirs du soir, dans toutes les disciplines, avant de délivrer l’imparable slogan, délicieuse et moderne assertion :  « vous avez mieux à partager en famille que les devoirs ».  À la radio, ce sont des petits spots où l’on entend des parents peiner sur une consigne ; à l’affiche, c’est une évocation plus rapide, mais toujours le même constat. Jugez plutôt.

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Affiche : campagne Acadomia, 2016

Aider son enfant à apprendre, pouah, quelle idée, lui donner des clés pour comprendre, le voir progresser, lui insuffler un peu de motivation, essayer du moins, lui apprendre le goût de l’effort, lui montrer que l’école, oui, c’est important, oui, ça compte : et puis quoi encore. Il y a des profs particuliers pour ça. On ne va pas non plus l’aider à lire un livre ou à additionner ses billes. Non, une mère, un père, c’est là pour rigoler, vous comprenez, pour partager « mieux que les devoirs », pour aller manger des glaces, pour escalader les collines, ramasser des marrons, et sauter dans les flaques (pour la faire râler, bousiller nos godasses et s’marrer). On ne dispose plus de tout notre temps, non plus. Soyons des parents du XXIème siècle.

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Mon fils, ma fille, j’ai hâte d’entendre ton rire s’envoler aussi haut que les cris des oiseaux. Seulement voilà, j’ai hâte, aussi, de râler pour tes maths (autant que pour les flaques), de m’amuser à résoudre des équations que j’ai oubliées, j’ai hâte de t’expliquer Salamine et Marathon, et le divin Platon, j’ai hâte, même si je ne comprends pas tout, même si tu ne comprends pas tout. Parce que les devoirs, je veux les partager, aussi, avec toi, et pas seulement le reste. Sans penser, même, que les devoirs sont inférieurs au reste, qu’ils sont une perte de temps, qu’ils peuvent être en option à condition de t’offrir des cours particuliers. Je prendrai ce qui fait que tu seras mon fils, ma fille, tout entier, sans sélectionner les tâches, sans penser qu’être parent, c’est pouvoir fractionner et laisser la basse besogne à d’autres. Je te sens remuer pendant que j’écris ces lignes, et je te veux comme box sans possibilité de rétractation, comme forfait intégral, et non comme un contrat dont on pourrait négocier des options.

J’ai hâte de voir ton cartable en vrac dans le couloir, ta trousse ouverte, avec, peut-être, un Légo oublié dedans.

Et cette affiche, que je trouve un peu triste, et révélatrice d’un monde qui me fait parfois peur, je préfère en rire. J’ai combien d’heures de colle?

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Affiche : campagne Acadomia, 2016

Merci d’être si nombreux ici, et merci de vos partages, qui font vivre les articles qui vous parlent! 


Que dire à une femme enceinte?

grossesse2Je ne connaissais pas ce monde. Je l’apprivoise comme on pénètre dans une forêt mystérieuse, je voudrais l’apprendre et le nommer, le cartographier avant qu’il ne s’évanouisse, puisqu’il est de son essence de s’évanouir. J’ignorais tout du pays des femmes enceintes. Je ne savais pas qu’il était très beau, mais très grand et très effrayant aussi, qu’il faisait peur la nuit, et même parfois le jour ; je ne savais pas ses monstres, je ne savais ni ses étincelles ni ses aurores boréales. Je découvre son Malin et son Divin tout à la fois.

En bientôt cinq mois, j’ai collectionné les petites phrases que j’ai reçues, et que j’ai pu trouver maladroites, parfois amusantes, parfois (sans que l’effet fût volontaire) pour le moins angoissantes. Je me suis dit des dizaines de fois qu’avant, j’aurais adoré savoir un peu ce qu’il faut dire (ou ne pas dire) à une femme enceinte. Je vous fais donc la liste, on ne sait jamais, ça peut vous servir, à vous ou votre entourage.

Il est entendu que c’est sûrement subjectif, et que d’aucunes seront moins sensibles que moi (mais d’autres le seront plus) ; et puis, il me reste encore quatre mois, stay tunned pour les prochains épisodes.

Ne pas dire à une femme enceinte. (S’il vous plaît.)

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  • (Au tout début) Mais t’es enceinte, non? (Entre la salle 6 et la salle 7 après la sonnerie, ou par texto.)

Le premier et non des moindres : tant que le Pregnancy-coming-out n’est pas fait, ON SE TAIT, voilà. Parce que, deux hypothèses :

  1. La concernée n’est pas enceinte, et ça risque de lui faire de la peine. (Beaucoup.)
  2. La concernée l’est, mais n’a pas décidé de le dire encore, donc on RESPECTE et on ATTEND, plutôt que lui donner l’impression qu’on force les choses, on qu’on viole une affaire un peu intime.

Ça me paraissait évident, il a fallu que je sois enceinte pour me rendre compte que ça ne l’était pas.

  • Ah oui, je le savais déjà. (Juste après l’annonce.)

Alors là, je crois que j’ai collectionné cette phrase par demi-douzaines. J’ai trouvé tellement surprenant et curieux (pour ne pas dire blessant) que l’on fasse si souvent passer une quelconque félicitation, une joie sincère, APRÈS cette sorte de besoin impérial de dire que JEEE LE SAVAIS AH AH AH. Il y a toujours alors une sorte de vantardise, peut-être due à un besoin un peu primaire d’avoir toutes les cartes en main, et de ne pas accepter que l’on fût passé à côté de quelque chose. (J’ai même eu droit à des concours, « ah oui moi aussi je le savais, je l’avais deviné avant toi d’abord, depuis lundi dernier, oh non moi ça fait bien un mois que j’avais des doutes, je le savais la première, non c’est moi. » Si si.) Donc deux hypothèses :

  1. Vous ne le saviez pas vraiment (avouez), au mieux vous aviez quelques soupçons mais sincèrement, arrêtez de penser que n’importe quelle femme de 30 ans est potentiellement enceinte au moindre détail, s’il vous plaît.
  2. Vous le saviez vraiment, et dans ce cas, taisez-vous et laissez s’exprimer votre joie pour la future maman, plutôt que de ramener les choses à vous.
  • Ça se voit tellement pas!

Non, non, non, comment dire : on ne s’extasie pas sur le fait que le petit ventre de la future maman ne se remarque « pas assez » ou pas comme « il devrait » selon l’expérience des unes et des autres. Lorsqu’on est enceinte, scoop : on angoisse déjà bien assez sur son apparence. Sans aucun repère, on alterne entre peur qu’il y ait un problème, que le bébé ne grossisse pas suffisamment, (ou même, au début, qu’il ne soit plus vraiment là), et peur devant la lente et progressive transformation en baleine du nombril. Or, j’ai découvert qu’il n’y a aucune norme en la matière, et que les ventres des femmes enceintes ne suivent aucune courbe absolue ou que l’on pourrait généraliser. On n’a donc pas spécialement besoin qu’on nous affole de l’extérieur (même si souvent, cela part d’un bon sentiment, dans l’idée «bravo tu n’es pas grosse» : dans ces cas-là, on angoisse souvent de ne pas être «comme il faudrait» alors même que tout se déroule absolument comme il faudrait.)

  • Oh là là, ça se voit beaucoup, là! 

Ah, la femme enceinte est un petit être tellllllement paradoxal! Oui, à l’inverse, ça a pu tout autant me blesser que l’on me fasse remarquer (parfois à deux jours d’intervalle avec la remarque précédente d’ailleurs) que, oh mon dieu, mon ventre était si gros. Pour être claire : on ne commente pas la taille du ventre d’une femme enceinte à moins qu’elle n’entame elle-même la conversation à ce sujet. C’est déjà assez difficile comme ça de devenir le centre des attentions, elle ne va pas non plus devenir objet d’extases qui se muent chez elle en inquiétudes.

  • Oui alors moi mon premier accouchement je me souviens bien, c’était en 76…

Parlons peu, parlons bien : la femme enceinte n’a pas particulièrement envie d’être une sorte de gros déclencheur ambulant d’anecdotes personnelles et de souvenirs étalés. Tout dépend de l’intention : si vous racontez un peu de vous avec pour seul objectif celui de la rassurer, c’est différent. Si, au contraire, cela peut l’inquiéter, parce que votre expérience fut douloureuse ou que votre accouchement fut particulièrement épique, il y a fort à parier que cela ne lui fasse pas un bien fou. De même, si c’est une sorte de « moi, j’ai tellement bien vécu ma grossesse, c’était les plus beaux mois de ma vie, tout allait à merveille, j’ai travaillé jusqu’à 8 mois et 20 jours, j’avais une énergie folle », cela ne sert pas à grand chose. Je crois que cela fonctionne un peu comme les mères d’enfants en bas âge qui disent « oh moi, il fait ses nuits, il est adorable, toujours en parfaite santé, il a les félicitations de la maîtresse, il colorie sans dépasser et m’obéit au doigt et à l’oeil. » Et ainsi de suite à l’adolescence – et après. Arrêtons: il n’y a pas de mère parfaite, ni avant, ni après l’accouchement.

  • Et, vous savez ce que c’est?

Alors j’avoue que celle-là me fait beaucoup rire. Ce que c’est? Alors, on a hésité entre un pokemon, une écrevisse, et un bébé, on a fini par choisir un bébé.

  • Et au premier trimestre, pas trop de nausées? (Souvent suivi du clin d’oeil de la mort)

Si si, j’ai pris des photos, attends, je te montre, et aussi j’ai mes bilans sanguins, tu veux voir?

  • Mais tu as pris combien de kilos, exactement?

Sans commentaire… (Promis juré, on me l’a dit!)

  • Profite, c’est le meilleur maintenant, parce qu’après, quand il est né, c’est tellement dur, c’est horrible, oh là là. 

Je sais, j’ai peur, chut, arrêtez avec « c’est tellement dur », enfin, j’ai bien compris. (Si en plus vous n’êtes pas particulièrement proche de la future maman, c’est encore plus curieux de lui donner des pseudo-avertissements dont elle n’a pas forcément besoin, restez donc plutôt positif.) Et puis, vous ne savez pas comment se passe la grossesse, évitez de dire «le meilleur c’est maintenant», parce que la maman n’est peut-être pas au mieux de sa forme et/ou de son moral, et c’est dans ce cas particulièrement difficile à entendre.

  • Le Charybde et Scylla : Agir comme si elle n’était PAS enceinte // Ne parler QUE de ça.

Oui, certains sont dans le déni total et la laissent porter les tables sans sourciller, et d’autres semblent ne voir en elle qu’un ventre rond promesse de quelque chose et support à anecdotes. Autrement dit, certains ne voient pas pourquoi on ne vivrait pas tout comme d’habitude, et d’autres ne la regardent plus vraiment dans les yeux…

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Mais que dire alors?

Si vous ne faites pas partie de l’entourage très proche de la femme enceinte concernée (donc si vous n’êtes si sa soeur, ni sa maman, ni sa meilleure copine, ou allez sa deuxième meilleure copine, ni le futur papa d’ailleurs- ou pas que vous sachiez), la meilleure chose à faire est de rester un peu discret. Je n’ai jamais tant aimé les personnes qui me regardaient sans fixer mon ventre, qui ne faisaient pas de commentaire de semaines en semaines sur mon apparence mais me laissaient avec soin les places assises, et qui me demandaient souvent comment j’allais avec le simple et sincère souci de ma bonne santé et de mon bon état, et sans vouloir à tout prix raconter leur expérience à elles.

Soyez attentifs, ne la laissez pas tomber, ne la laissez pas toute seule.  Montrez-lui que vous êtes là.

Ah oui, aussi : faites-lui des compliments, dites-lui qu’elle est jolie, parce que, ça, elle en a vraiment besoin. (Faites en sorte que ça ait l’air sincère, au moins un peu.) Souriez-lui beaucoup. Faites preuve de compassion (généralement, la gent féminine se divise alors en deux groupes : les déjà-mères et les pas-déjà-mères. La 1ère catégorie est d’un soutien énorme, et affiche naturellement des élans éperdus de solidarité.)

Dites-lui que vous pouvez l’aider. Tout le temps. Pour n’importe quoi. Même pour rien.

Soyez particulièrement gentils. Plus que d’habitude. (Même si déjà d’habitude vous êtes super gentils.)

Le mieux, finalement, est de rester positif, à l’écoute, indulgent, et particulièrement doux avec une femme enceinte, parce qu’au fond, c’est vraiment ce dont elle a besoin. Je ne mesurais pas à quel point on est fragile et vulnérable en cette période (même si on expérimente pour la première fois un mystère qui nous rend invincible de façon assez folle et ineffable).

Il resterait un petit point à aborder : il concerne le fameux « tu devrais être radieuse », « tu dois être si heureuse ». Parce que, scoop again : on a le droit d’être triste quand on est enceinte. Développement à venir, peut-être…



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