Au fil de nos routes

Qu’était-ce au vrai, sinon une grande mais si quotidienne aventure, une échappée folle, une odyssée dans laquelle chaque heure s’emplissait, à corps et à cris. Il y a eu la mer, il y a eu le bruit des roues sur les sentiers, les biberons donnés n’importe où ; il y a eu le vent, tes yeux fixes aux cris des goélands, il y a eu nos pas sur le sable, deux traces pour trois. La valise se défait déjà au milieu du salon, il ne reste que quelques sablés qui s’émiettent à finir dans un sachet brun de boulangerie, et moi, je garde au fond du coeur la poésie de notre trio en permanence uni, tes yeux couleur marée haute, ta mine réjouie d’être brinquebalé sur les pavés. Je garde tes jeux avec ton papa sur le grand lit, la large cascade de ton rire, plus belle que toutes les mouettes et toutes les aubes marines réunies. Je garde un peu de soleil sur les joues, un peu de sable dans les poches, et la mémoire, comme une trace, de vos mains dans la mienne. Mes hommes, mes tout petits, mes géants. De cette intense parenthèse, ce fol envol, je retiens que la vie depuis lui est décidément bien plus forte, bien plus colorée, de haut de bas, bien plus vraie peut-être. Et je m’émerveille de notre faculté à grandir encore, à s’aimer encore plus loin, à nous fondre tous les trois dans une sorte d’absolu qui pousse nos tolérances à croître, notre ensemble à s’harmoniser, et nos unités à s’épanouir. Tout à la fois.

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Étape.

Je l’ai sorti de la voiture, et je l’ai mis tout contre moi dans la rue, en petit koala, il a cramponné mon épaule et il sentait bon. Je lui ai dit que je faisais une provision de bisous, il s’est laissé faire. Je l’ai déposé, tout est allé vite, quelques phrases pour discuter, politesse, l’esprit ailleurs, provision de regards en même temps, tout ira bien oui oui. Les yeux dans les yeux, petits dialogues à nous, il était tellement petit sur ce matelas. J’avais dit que je ne pleurerais pas, c’est ridicule de pleurer, qui sont ces mamans qui pleurent en laissant leur bébé quelques heures, voyons voyons. Alors j’ai dit bonne journée avec un grand sourire, celui de convenance, très large comme les grands parapluies aux baleines rigides. J’ai fermé la porte. J’ai rangé mes émotions dans mon gilet de pudeur, j’ai tout bien boutonné jusqu’au menton. J’ai enlevé les surchaussures, allons allons. C’est un grand garçon. Suis-je une grande fille?-c’est moins sûr. J’ai écouté mes « pourvu que », j’ai répondu avec bienveillance à chacun. Mais oui mais oui. Pensées vers la journée, avenir en figure de proue. J’ai pris la route et j’ai mis la musique très fort. Allons allons. Je me suis demandé si je n’avais rien oublié dans ses affaires, si j’avais bien mis dans son sac son biberon préféré, le vert. Je me suis demandé pourquoi j’avais mis du mascara. Je me suis demandé combien de temps ça prendrait avant d’être habituée, à tout ça, à la vie avec lui glissé dedans à chaque heure, chaque minute, au temps passé avec l’âme froissée s’il est loin, au retour à la vie normale sans lui dans mon ventre ni juste au-dessus. Je me suis demandé si ça passerait un jour où s’il s’agirait juste de vivre avec, comme quand on apprend à vivre avec une greffe, ou un autre visage ; la vie désormais, c’est lui caché quelque part en dedans, toujours, vraiment? Ah tout ira tout ira, c’est un grand garçon, voyons voyons.

Là-bas, tout s’est déroulé comme d’habitude, comme sur du papier à musique, on dit, mais moi j’avais ses yeux en contrepoint, son prénom en basse continue, en harmonique à peine audible. Devenir maman, c’est gagner une oreille absolue pour ces choses-là. Tout était comme avant, rien n’était comme avant.

Et après la lente et longue suite des heures à envisager son rythme, après la vague lourde de son absence qui n’en finissait plus, j’ai découvert, le soir, le retour, sentir son cou encore, l’embrasser, l’enlever, le kidnapper pour toujours ou comme si, pour se blottir dans le nid que nous avons tissé, et rire en roulant sur le lit. Les inséparables, quand on leur donne du fil, patiemment élaborent le tour d’une coquille creuse dans laquelle ils s’abritent. Ils vont par deux, nous sommes trois, et de ces premiers jours, je garde les sourires du soir, l’extase du retour à l’habitude, le bonheur ineffable des retrouvailles, qui vaut -sans doute?- toutes les séparations. Flagrant délice de l’évidence : comme ils sont à aimer, les écorchés départs qui doivent à l’arrivée leur absolue clarté.

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