Acqua Alta, ou la plus parfaite des librairies

<Comme promis, une semaine consacrée à Venise s’ouvre sur Les Mots Ailés! On commence par un endroit un peu surréaliste… >

Aquaalta2 C’est un endroit improbable, caché, à mi-chemin entre la terre et l’eau, à mi-parcours entre les dieux et les hommes, une sorte de caverne sortie tout droit d’un conte (bien que pas très droite elle-même). C’est une parenthèse, c’est une barque sur la terre, c’est une accumulation un peu folle, c’est une librairie.

Célèbre, bien connue des vénitiens et des amoureux de Venise, elle garde son particularisme assumé et tend toujours la main aux vagues. Elle s’appelle Acqua Alta, parce que lorsque la marée est haute, elle s’emplit d’eau. Vraiment. Comme dans Alice in Wonderland. Alors, c’est pour ça que les livres sont surélevés, dans des gondoles ou des baignoires, en baleines échouées qui exhibent éventrées leur vrac de littérature. Le classement est approximatif, les étagères sont pleines, et le sol irrégulier ; il faut se frayer le passage, chercher dans cet immense fatras face à l’eau, comme en sursis. C’est parce qu’on ne sait pas si à la prochaine marée, tout survivra, alors il faut faire vite.

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J’aime à voir en cette urgence une allégorie d’une quête intellectuelle ou littéraire, un peu futile, un peu illusoire, mais si brûlante : le besoin de lire, maintenant, avant que tout ne se perde à jamais. La nécessité d’apprendre sur l’heure, parce qu’après, qui sait, il sera peut-être trop tard.. Peut-être ne nous reste-t-il que le temps d’un chapitre, le temps d’une marée.

Il y a dans cet endroit un mélange savoureux entre sacralisation et désacralisation de l’objet livre. Ce dernier est à l’honneur jusqu’au plafond, et fait figure d’animal à mettre sur l’arche de Noé coûte que coûte; et dans le même temps, on a l’impression que chaque exemplaire est un dérisoire objet qui risque d’être englouti, effacé d’humidité, réutilisé dans cet escalier au fond de la cour qui ne voit plus en lui qu’une brique. Un livre, c’est à la fois ce tout et ce rien, cet objet à adorer et à laisser à son statut d’objet, ce joyau et cette brique.

Aquaalta1Quand je regarde le joli siège de bois qui, comme un trône, se tourne vers la mer, vers les vagues à la fois menaçantes et amies, dos à ces montagnes de pages en sursis, il me vient des envies de tranquillité, et je voudrais rester dans ce conte en forme d’arche des mois, des années encore. Lire, jusqu’à plus soif, un peu de ces monticules qui ne savent pas jusqu’à quand enfin ils auront voix au chapitre. Lire, lire encore, jusqu’à l’infini. Enfin, au moins jusqu’à la prochaine marée.
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// Librairie Acqua Alta, (Calle Lunga), Santa Maria Formosa – 5176/B,  Venise//

10 commentaires sur “Acqua Alta, ou la plus parfaite des librairies

  1. Merci, c’est exactement ça, tes mots, tes impressions, Venise en amoureux, Venise avec les garçons, inévitablement nos pas nous ont menés à chaque fois vers cet antre bizarroïde et pourtant évident, les deux fois nous sommes repartis avec une bd qui, depuis, trône dans notre bibli … signe(s), trace fragile, éphémère du temps qui passe mais dont on aime et savoure chaque seconde !!

  2. Cette librairie comme un pont entre l’éphémère de l’objet-livre et l’intemporel du contenu-livre… Un lieu magique, qu’en amoureuse des librairies, j’aimerais avoir la chance de découvrir “en vrai” un jour… Merci, Céline, pour ce beau partage !

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