J’ai envie…

J’ai des envies de repli qui côtoient les envies d’ailleurs, j’ai des envies de chaud, de plaid loin du monde, écoutilles fermées et toutes voiles dehors. J’ai envie de temps arrêté, de ton visage qui ne changerait plus, de ta taille qui resterait la même, de ta voix qui dirait toujours les mêmes syllabes, et en même temps, j’ai envie d’un grand petit garçon qui mangerait son goûter à côté de moi. Je l’imagine tu sais, il aurait des cheveux châtains, et des yeux bleus, dans ma tête à nuits blanches, il aurait une salopette et un pull qu’il laisserait traîner. J’ai envie parfois d’être à deux comme avant, mais pas longtemps, parce que j’ai envie de penser qu’en prolongement de nous tu étais déjà là, que nous avons toujours été trois, ou plutôt, que nous avons depuis longtemps été deux plus… quelque chose.

J’ai envie d’une fuite triangulaire, d’un trio d’hirondelles, dans une cabane au Canada, parce que j’ai toujours rêvé d’y aller un jour, comme dans les romans de Nicolas Vanier, une vraie cabane avec des troncs de bois perdue sans personne autour, mais plein de sapins très hauts. J’ai envie qu’on s’y enferme et qu’on fasse des feux de joie et des baisers de paille. J’ai envie qu’on ne pleure jamais à l’intérieur, ou alors juste parce qu’on serait très heureux, et on fredonnerait dans la nuit, et on ferait d’autres bébés. J’ai envie des joues de mes deux hommes, qui ne sont pas à moi, mais quand même un peu. J’ai envie de l’odeur du café, de celle du chocolat, j’ai envie de cuillères de miel très cristallisé. J’ai des envies sauvages, j’ai envie de passer du temps avec ceux que j’aime en silence, sans musique et sans parole, juste en bruissant de sourires. J’ai envie qu’il n’y ait rien d’autre à faire.

J’ai envie d’avoir confiance dans ce quotidien, j’ai envie de ne pas penser « alors c’est ça, et ça sera toujours comme ça maintenant ». J’ai envie de faire le point sans culpabiliser, sans me juger, sans avoir peur. J’ai envie de ne pas trembler, j’ai envie qu’il me fasse rire, qu’il me rassure pour toute la vie. Ce n’est pas écrit dans nos alliances, ça, « fais-moi rire et rassure-moi pour toute la vie ». On a fait graver quelque chose en grec à la place mais qui ressemble, parce que ce contrat-là, on a signé avec les yeux, on a dit oui, et on y arrive si bien que ça fait joli. Surtout lui.

J’ai envie d’acheter une fleur, une fleur rare, j’achète si rarement des fleurs, je préfère les voir en vrai, mais là j’ai envie, je ne sais pas pourquoi, et j’ai envie de la mettre dans un vase de verre, et de te la montrer. J’ai envie que tu touches mes cheveux le plus délicatement du monde comme tu t’amuses à le faire en ce moment, parce que ces déclarations d’amour filial-là, je les reçois les yeux ouverts.

J’ai envie de me dire que ce n’est pas grave si tu n’es plus dans mon ventre, parce que c’est mieux avec toi dehors, mais quand même, j’aimais bien. J’ai envie de me dire que j’ai bien fait, ça et ça, et tout, on devrait toujours se dire en vrac, comme ça, et sans même savoir de quoi on parle, « tu as bien fait ». J’ai envie que pour une fois ce soit moi qu’on rassure dans la nuit en me donnant ma tétine et mon doudou. J’ai envie de ne plus avoir de téléphone portable. J’ai envie de regarder des séries en mangeant du pop corn. J’ai envie d’avoir les ongles bleu foncé ou vert sapin, ce que je n’ai jamais. J’ai envie d’un bain, un vrai bain comme quand j’étais enceinte, et que mon ventre faisait comme une petite oasis. J’ai envie d’une pomme au four, du babillage qui m’appelle quelque part toujours, j’ai envie de me bercer encore -oh, juste un peu- de l’illusion que je suis, même pas longtemps, même pas vraiment, indispensable.

Et vous, vos envies, là aujourd’hui?

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Voler un livre

L’autre jour, je lisais un court sujet qui faisait le point sur les vols de livres, leurs statistiques, et leur histoire. Je trouvais ça assez fou, et très intéressant. Parce que, à première vue, il s’agit d’un vol comme un autre. Pourtant il a bien un statut à part, sinon on verrait fleurir des brèves sur le vol de spaghetti ou de poignées de porte. Le vol littéraire est différent, étrangement différent.

J’ai trouvé ça assez fou lorsque j’en ai parlé autour de moi : pour certains, le vol de livres est une hérésie, une monstruosité, une atteinte à la culture et à l’intelligence qui pourrait mettre à mal la sagesse de toute une civilisation. J’exagère à peine, et je conçois qu’on s’en offusque, parce que je suis loin d’accorder aux livres une valeur négligeable. Un livre est un bijou ; voler un livre de poche, c’est dérober un rubis, ou un lingot, et j’imagine volontiers un fourgon qui viendrait dévaliser une librairie avec des armes comme on braquerait une banque.

Et dans le même temps, je comprends le côté assez fascinant que la chose a pour d’autres. Piquer un livre, ce n’est pas vraiment un vol. C’est une autre histoire, parce que le livre ne devrait faire l’objet d’aucun commerce, il est marchandise à part, produit sans publicité, sans code barre, sans prix, il est voyage de l’esprit. Certains ne volent absolument rien, dans leur vie, mais ont déjà goûté à la fièvre du kleptomane derrière une étagère d’une grande librairie. C’est un délit de culture, une sorte de pulsion : il y a quelque chose de charnel là-dedans, un élan irrépressible vers l’évasion. La main sous le manteau, ils apaisent toute une fureur de vivre, ils nient l’essentiel de la société (parce que la consommation et la monnaie sont une forme de fondement social, autant se l’avouer), et le dépassent. Puis ils sortent dans la rue en pressant leur Folio contre leur coeur, sans se retourner.

Je ne me souviens pas l’avoir fait, ou du moins, pas récemment. Je veux bien tenter (ou renouveler?) l’expérience, parce que j’aime ce genre de sensations fortes. Je n’ai rien fumé de ma vie, je suis coutumière d’aucune fraude, ce vertige-là, je le trouve très séduisant. Je ne dis pas que ce méfait est moins grave qu’un autre parce qu’il est lié à l’intellect, ce serait bien présomptueux d’imaginer qu’un délit est pardonnable s’il est accompli dans les cordes de la connaissance. Cela signifierait qu’on peut tout faire si c’est rangé dans la case culture, et que voler un Marivaux n’est pas voler, eh, restons sérieux, bien sûr que c’est voler, tout de même.

Mais je trouve raisonnablement curieux (ou curieusement raisonnable) que la valeur financière du livre reste suspendue dans la plupart des esprits. Vous savez, les dépenses que l’on fait pour des livres ne sont jamais des dépenses comme les autres, elles sont à part, on se dit toujours qu’elles sont utiles, pardonnables. On sort notre carte bleue pour elles avec dans la tête la vague idée d’un jocker, temps mort, atout hors du jeu, cette dépense-là, c’est différent. Cette conviction danse dans l’inconscient général, et elle est belle de son irrégularité.

J’aime profondément chacun de mes livres, et plus largement, chacun des livres qu’il existe sur la terre, et je suis donc mi-amusée, mi-émerveillée qu’il flotte autour de ces objets des auréoles un peu curieuses. Et je suis amusée par l’idée selon laquelle le rapt d’un livre est un acte fou, qui n’a rien à voir avec un petit vol à l’étalage, mais qui a des affinités avec un voyage sans billet, une folie sociale sagement provocatrice, un vrai-faux délit au croisement entre l’impardonnable et le sacré.

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