LIVRES // New York, l’Italie, John Snow et les autres.

Je suis de retour pour parler de livres ! Je n’arrive décidément pas à me décider, et ne sais jamais s’il est préférable de faire un article sur un seul livre, ou sur plusieurs à la fois. Que préférez-vous ? Adeptes du bon vieil article groupé sur une poignée de titres, ou de la chronique unique ? 

Disons qu’aujourd’hui, je vais parler de plusieurs, parce que ma pile à conseiller est trop haute. J’ai lu bien trop de livres délicieux ces derniers mois dont j’ai très envie de vous parler !

(J’ai même dû faire des choix, et j’en ai encore plein dans ma manches à vous conseiller dans les semaines à venir.)

→ Une odyssée. Un père, un fils, une épopée. (Daniel Mendelsohn)

Gros coup de coeur pour ce roman croisé au hasard d’une librairie poitevine, aussitôt commencé, aussitôt dévoré. C’est bien simple, je l’ai conseillé partout autour de moi ensuite. Ce n’est pas vraiment un roman « normal », c’est un ovni, et c’est absolument formidable. Daniel Mendelsohn est un professeur de littérature classique à New York, et le début de son roman est l’histoire (vraie !) dans laquelle son père, âgé de quatre-vingt-un ans, a décidé de suivre le séminaire de son fils sur l’Odyssée d’Homère. Un prétexte, qui sert surtout à raconter le lien avec son père, et pour ré-expliquer des passages de l’Odyssée afin de prouver leur modernité. C’est remarquablement (et très simplement !) mené, ça rend amoureux d’Homère, de la littérature, et surtout, c’est un des plus beaux hommages à la relation père/enfant que j’aie pu lire. C’est ponctué d’anecdotes très drôles qui sentent le vrai, c’est particulièrement vivant, et très facile à lire. Ce que j’ai préféré, c’est le fait que le livre véhicule des propos subtils qui donnent vraiment à penser, mais d’une manière réellement humble. La langue est celle de la conversation, le ton est amusé et tout plein de cette modestie qu’ont les gens qui sont réellement intelligents. 

Vous l’aurez compris : j’ai trouvé l’ensemble fascinant, inclassable et délicieux. 

→ Figurec (Fab Caro)

Autre livre, autre ambiance. J’ai déjà parlé de Fab Caro sur Insagram, et vous étiez nombreux à trouver ses planches pleines d’humour noir terriblement drôles. Fab Caro en BD, c’est juste de l’or (déjanté) en barres. C’est pour cela que je n’ai pas trop hésité à lire ses romans. J’ai commencé par Figurec, et j’ai été un peu déçue, même si je le conseille quand même. Disons que s’il excelle en BD, l’auteur perd un peu de sa verve dans la longueur d’un roman. Le style littéraire est peu simple (désolée – je suis exigeante, aussi), mais le fond reste très drôle, et j’ai ri, vraiment ri tout haut, à de nombreuses reprises. C’est le roman parfait pour lire dans le train, ou sous un plaid un dimanche après-midi pour se détendre. 

Le pitch de départ est le suivant : le narrateur est un jeune homme plutôt seul qui s’amuse à suivre des enterrements pour les évaluer et les comparer. Il y rencontre un drôle d’homme qui semble avoir la même passion que lui -ou bien est-ce un métier ? Peu à peu, tout s’emballe, tout est remis en cause, on ne sait plus le vrai du faux (un peu à la Truman Show). 

Petit bonheur à siroter en quelques heures.

→ Beauté fatale (Mona Chollet)

Plus cérébral : cet essai sur « les nouveaux visages d’une aliénation féminine », qu’on ne présente plus. Si ? Bon alors, rapidement : Mona Chollet est une journaliste au monde diplomatique qui est notamment l’auteure de l’excellentissime Sorcières (vous en ai-je parlé ? Je ne sais plus. Je vieillis.) Dans ce Beauté fatale, elle s’attaque à la question de l’impératif de la beauté qui pèse sur les épaules des femmes. Comment dire ? C’est à la fois révoltant et fascinant, et remarquable. J’ai trouvé l’essai moins facile à lire que Sorcières, et je l’ai plutôt considéré comme un livre à lire en plusieurs fois, quitte à alterner, sauter des passages et y revenir (ou pas, d’ailleurs). Mais dans l’ensemble, c’est à mettre entre toutes les mains. Moi ça m’a fait un bien fou de réfléchir sur la question du corps comme clé à l’avancée de l’égalité des sexes, et surtout sur le lien entre culte de la beauté officiel et culte officieux de la haine de soi et de son corps. J’ai eu l’impression que mon anxiété constante vis à vis de mon allure physique n’était pas (que) de ma faute, mais était bien au contraire un fait social, et ça m’a fait comme une petite thérapie. Au passage, cela décuple la sororité, donc merci Mona Chollet. 

Si vous voulez réfléchir sur vous, sur les femmes ou plutôt « la » femme au sein d’une société qui demande beaucoup à son corps (!), foncez.

→ Philosophie magazine, hors-série : Game of Thrones

Ce n’est pas un livre, mais ça en a le goût ! Je l’ai acheté au printemps dernier mais il est trouvable sur leur site. J’ai tellement de magazines sur GOT que je pourrais en faire un article entier, mais celui-là fut mon favori. L’idée est de réfléchir sur les idées toutes philosophiques qui sont glissées dans la série. Sur la destinée, sur le pouvoir, sur la domination, les liens hommes/femmes, l’effondrement de l’humanité… J’adore quand des spécialistes relient des traits de pensée à des courants philosophiques, sans doute parce qu’à l’inverse, je déteste ne pas savoir d’où vient une pensée, ou si l’auteur l’a réellement inventée. (Parce que la plupart du temps, ce n’est pas le cas, et depuis 2500 ans de philosophie, d’autres y ont pensé avant lui, donc autant savoir qui et quand, c’est plus intéressant !)

C’est un magazine donc les plumes sont diverses, et par conséquent, la valeur des pages l’est aussi, mais l’ensemble est d’une belle qualité. On apprend plein de choses tout en étant plongé dans un bain de Lannister et de Stark, et j’adore quand divertissement et culture se mêlent pour nous rappeler que les frontières ne sont que là où nous voulons bien les mettre.

→ Tartes fines, grosses tourtes, belles tatins (Cléa)

Ah, comfort-food-book en perspective ! J’ai eu la chance de découvrir ce gros entarté de Cléa récemment, avec une dédicace trop chouette à l’encre bleue (hashtag groupie). Sans surprise : génial. L’idée est de décliner la tarte en 200 recettes, classées par aliments, un peu comme le gros pour les Soupes de la même Cléa, qui est juste la base en termes de comportement soupesque familial. 4 parties : Les techniques illustrées (ou comment faire une tarte super classe), les tartes déclinées selon les légumes, selon les fruits, et aussi une petite partie sur des tartes « inclassables » (id est un peu bio-bizarres mais tellement cools). Ce qui est génial avec ce livre c’est que, comme pour les Soupes qui nous font du bien (ils ont vraiment un souci avec les titres chez La plage quand même), tout le monde s’y retrouvera : l’habitué du bio ou le novice, la mère de famille nombreuse ou l’étudiant. La navigation à l’intérieur est facilitée par les entrées par ingrédients, et les idées d’associations sont parfaites pour dépoussiérer la tarte et en faire une nouvelle base alimentaire. 

Si la tarte est votre plat facile de batch cooking du dimanche, ou si vous avez envie de changer de l’éternelle quiche pas bonne ou de la tarte à la citrouille Femme actuelle 1985, ce livre est pour vous. 

→ La vie parfaite (Silvia Avallone)

Je termine par LE coup de coeur intersidéral. Il est d’autant plus fort que ce petit livre n’a pas fait beaucoup de bruit médiatique, sauf dans les vraies librairies (avec de vrais libraires qui lisent même les petits éditeurs). J’ai craqué sur ce joli livre bleu conseillé par mon libraire parce que l’histoire se déroulait à Bologne, et que je savais que je m’y rendrais (c’est passé, c’était formidable, vive Bologne.) Je ne savais pas dans quoi je me lançais, et j’y ai finalement trouvé un petit bijou. La vie parfaite, c’est l’histoire de deux femmes. Adele, d’un côté, née du mauvais côté, celui des banlieues, Adele enceinte trop jeune et malgré elle, qui ne sait pas encore comment elle va faire, ni même si elle va garder l’enfant. Et puis, Dora, en plein centre, la professeure d’université, celle du bon côté, mais celle dont la vie est brisée par le désir d’un enfant qui ne vient pas. Si vous me connaissez un peu : Italie, infertilité, maternité, je crois qu’on ne pouvait faire mieux pour me parler. Mais ce qui m’a surtout séduite, c’est le style, parfait (magnifiquement traduit, donc), la délicatesse de cette histoire en alternance et en jeux d’échos, la plongée dans la vérité des milieux, la finesse des analyses psychologiques, juste suggérées, à fleur de peau. J’ai vibré, ri et pleuré, et je l’ai refermé en serrant la certitude d’avoir lu un de mes coups de coeur les plus forts, de manière totalement inattendue.

Une belle plongée dans l’Italie et dans le coeur des femmes.

Voilà ! J’espère que cette petite revue vous a plu, et je vous souhaite un merveilleux mois de novembre !

Ton fils, il est facile.

« Ton fils, aussi, il est facile. » « Tu n’as qu’à… » « Quand même, tu pourrais bien… » « Il ne pleure jamais ! »

S’il y a bien un réflexe qui me fait sourire en même temps qu’il m’énerve depuis que je suis maman, c’est celui qu’ont les autres d’imaginer qu’ils savent très bien comment est mon enfant au quotidien. Ceux qui, pas encore parents, le voient une après-midi, et disent des « tu n’avais qu’à », ou « tu pourrais… » Ceux qui le gardent quelques heures et qui en concluent qu’il est vraiment facile à vivre et que j’ai beaucoup de chance (et donc vraiment pas le droit de me plaindre, en passant). Tout serait plus simple si les gens arrêtaient de parler comme s’ils savaient, comme s’ils connaissaient nos enfants comme nous les connaissons, comme s’ils imaginaient de manière absolue et totale la vie du quotidien chez les autres. Je crois malheureusement, pour en parler avec d’autres mamans, que cela touche tout le monde, et des enfants de tous les âges.

Une amie m’a raconté hier que ses parents ne cessent de lui dire combien son bébé de trois mois pleure rarement et combien elle « ne peut pas dire qu’elle est fatiguée », alors qu’ils ne sont restés chez elle qu’une semaine, et que le comportement du bébé lui-même était totalement différent en raison de leur présence. 

Il est décidément si tentant pour l’esprit humain d’imposer la pensée que l’on sait, sinon mieux que les autres, au moins autant qu’eux, ce qu’ils vivent et pensent par eux-mêmes. Si la chose est facile, c’est parce qu’elle est rassurante. Nous voudrions tant pouvoir nous dire que nous sommes une sorte de mètre étalon et que les autres, les gens autour, doivent se frotter à la vie d’une manière plutôt conforme à la nôtre -s’ils s’en écartent, c’est qu’ils doivent être spéciaux, voire qu’ils font mal, simplement. 

Mais un enfant est une personne, en entier, et l’expérience de la parentalité est unique, extrêmement riche, inexplicable, impénétrable. Si je juge qu’il est préférable de le mettre à la crèche à tel moment et pas à tel autre, si je pense qu’il est possible d’envisager telle solution du quotidien et pas telle autre, c’est parce que j’ai un paquet de cartes dans la main que vous ne connaissez pas. 

Et même si c’est probablement maladroit, j’ai toujours envie de répondre « on en reparlera quand tu auras des enfants » à ceux qui me jugent alors qu’ils n’en ont pas. Je ne l’ai jamais dit, parce que je n’ose pas, mais ça me démange toujours.

Il en va finalement de la parentalité comme de n’importe quelle décision dans la vie : les autres, tous les autres, ceux qu’on connaît bien et même ceux que l’on ne connait pas du tout, ont envie de se dire qu’ils savent tout bien parfaitement ce que nous vivons, nous, et c’est à ce titre qu’ils se permettent de livrer des « y’a qu’à », des conseils rapides ou des étiquettes. 

Il reste donc à régler nos comportements sur ce que nous jugeons bon, nous-mêmes, sur ce que nous inspire la situation à nous, sur la personne que nous voulons être, au fond. Mais c’est difficile, surtout juste après un accouchement, et surtout dans l’état de solitude dans lequel on se plonge souvent quand on est maman. 

Me frotter à la maternité, me prendre cette vague-là m’a à la fois renforcée et ébranlée. Mais j’en ressors avec la conviction encore plus forte qu’il faut toujours laisser aux mamans le droit de se plaindre. Le droit de dire qu’elles sont fatiguées, qu’elles n’en peuvent plus, qu’elles trouvent que leur enfant est merveilleux mais. Mais, mais… mais il dort peu en ce moment, mais il est pénible là tout de suite, mais il a besoin de repères, mais il pleure, mais elle boude, mais il ne veut rien, mais elle fait des crises de colère, mais il est malade donc on en bave un peu là tu vois, mais il veut tout contredire, mais là, il fait une dent, elle est fatiguée, présentement il ne mange que du pain au ketchup, ou elle hurle si on ne fait pas les choses dans le même ordre que la veille, donc c’est dur, nous y sommes : tout va bien mais être maman n’est pas une évidence ou une promenade dans un parc en fleurs, il faut avoir le droit de le dire et de s’entendre là-dessus.

Bien sûr, on aimerait tous éviter d’avoir à concéder le droit à la plainte. Mais c’est important. Et plutôt que de chercher quoi répondre, montrer simplement qu’on est là, dire « d’accord », demander si on peut faire quelque chose, dire « ça ne sera bientôt qu’un souvenir », sera plus efficace que n’importe quel conseil inapproprié. Ne rien minimiser de ce que rencontre l’autre, finalement, sous prétexte qu’évidemment « on sait ».