Je croyais comprendre

Avant, je croyais savoir qu’une mère était prête à tout pour son enfant. Je lisais les mères, dans des livres de tous les âges, je lisais Andromaque et Hécube, cet amour éternel jeté à la face du monde depuis des millénaires. Je croyais comprendre. Je n’y comprenais rien. Et voilà que je saisis. Je ferais tout pour mon fils. Je ne dis même pas que je serais prête à mourir, bien sûr que c’est mille fois au-delà, c’est tout petit mourir, c’est presque facile. Je suis prête à bien plus. Je suis prête à soulever ciel et terre pour lui. Je suis prête à aller plus loin que n’importe quelle limite fixée par les hommes, par la norme, par mes propres pensées antérieures. Je déplacerais n’importe quelle pierre sur son chemin, ou sur le mien, pourvu que l’on prononce auprès de moi son nom. Je sais, au plus profond, qu’il me suffit d’imaginer son visage pour que mes forces soient décuplées. Pour que je devienne cette sorte d’héroïne, à la fois animale et divine, cette combattante prête à tout affronter. Je défierais le ciel comme on part en mer lors des nuits de tempête. Le vent peut déraciner les chênes, la pluie peut écraser le monde, je peux tout endurer, si je sais qu’il va bien, qu’il ira bien, si je peux encore sentir son odeur. Si je peux encore toucher sa tête, la douceur de sa nuque, la chaleur d’une peau que je connais mieux que la mienne. Et d’ailleurs, je crois que même si on me l’arrachait, je pourrais tenir debout, avancer encore, seulement si j’avais la certitude de lui, lui, quelque part. Je déploierais tout ce qui serait en mon maigre pouvoir pour conserver, comme on garde de l’eau dans le désert, la conception de ce qu’il est, sans limite de temps. Désormais, ce nom, la forme pure de son être dans son acception même abstraite, me ferait faire n’importe quoi.

Quelle folle histoire.

Quelle ancestrale, immuable, indescriptible histoire.

La reprise du travail

Voilà un peu plus d’un mois que j’ai repris le chemin du travail. Techniquement, cela fait plus que cela : j’avais fait une mini-reprise en fanfare en juin (qui avait des allures de curieux gloubi-boulga entre arrivée et veille de départ), et j’ai travaillé cet l’été, chez moi. Mais depuis un mois, le « vrai » rythme s’installe, à trois. Dès la naissance de Camille (et même avant, à y réfléchir), c’était une étape que je redoutais terriblement. Dans les premiers mois après sa naissance, je ne pouvais pas envisager le moment où j’allais retourner travailler sans réellement fondre en larmes en le serrant dans mes bras. (Je me revois, inconsolable au milieu du salon, lui chuchotant des consolations dont j’étais la réelle destinataire, dans de gros sanglots désespérés.) (Je suis une fille très mesurée.) Ce qui a toujours été très clair dans ma tête, pourtant, c’est que je n’avais pas non plus envie de prendre un congé plus long. Le réel objet de mes appréhension était cette nécessité d’un changement d’état, cette grande page à tourner, et je déteste les pages à tourner. Je savais bien que c’était inévitable, et en même temps, ça me tétanisait. Finalement… tout va bien, je suis vivante, et de tout ce que j’ai commencé à vivre, là, j’avais envie d’extraire quelques conseils, qui (sait-on jamais) pourraient vous être utiles.

-S’organiser à deux

La première étape, évidemment, concerne l’organisation. C’est une donnée qui paraît évidente mais concrètement, cela ne l’est pas tant que ça, et même si nous avons la chance d’avoir une communication vraiment au top en la matière, ça reste le sujet d’énervement numéro 1. Le fait d’être deux à travailler, avec un bébé en bonus, implique en amont une vraie planification, et, au fur et à mesure, un ajustement constant. Qui fait quoi, et quand? Je crois qu’il faut vraiment que la distribution des tâches soit claire, celles qui concernent le bébé, et celles qui concernent la maison. On parle beaucoup de ces histoires de charge mentale, mais il faut le vivre pour comprendre que (même avec un seul enfant !), c’est vraiment dur. Ça nous a sauvé et ça nous sauve encore de savoir et de se DIRE que telle ou telle chose est notre mission, même les détails, et aussi de savoir montrer sa reconnaissance pour l’autre. Ainsi, on peut aussi constamment réajuster l’équilibre si l’un des deux se sent débordé, ou en déséquilibre par rapport à l’autre. (Avec un bébé c’est tellement facile de tout mettre sur les épaules de l’autre si ça ne va pas, mais c’est là une tendance totalement naturelle, normale, et qu’on peut facilement adoucir.)

-Apprendre à bâcler intelligemment

J’ai ressorti un vieil atout de ma manche, celui que j’utilisais étudiante, et que j’avais un peu oublié (ou moins bien utilisé). Une chose est sûre, c’est un truc qui sauve : au travail, désormais, il faut apprendre à faire le « minimum correct ». Autrement dit, je ne dis pas qu’il faut faire n’importe quoi  et mal faire son boulot, mais qu’il faut prendre le temps de placer son curseur à la juste place: chaque tâche ne sera pas parfaite, qu’est-ce qui est vraiment indispensable ? Qu’est-ce qui sera grave si telle ou telle chose n’est pas aussi merveilleusement accomplie qu’elle pourrait l’être? Généralement, on est tous (et toutes) bien trop perfectionnistes : c’est le moment idéal pour opérer un ajustement.

-Au travail : savoir se vendre

Alors là, j’ai beaucoup de progrès à faire, mais c’est tout de même un conseil que je donne, parce que je suis persuadée de sa véracité. Je suis toujours épatée par la capacité qu’ont les hommes à faire cela davantage que les femmes, ils n’hésitent pas à dire haut et fort qu’ils ont fini très tard la veille, ou qu’ils sont convoqués à telle réunion, ou qu’ils ont déjà travaillé sur ça ça ça et ça. Dans une même situation, une femme a beaucoup plus tendance à ne pas s’en vanter. Je le pense désormais encore plus : c’est une erreur, et, surtout avec un bébé, c’est salvateur d’apprendre à dire et montrer, avec simplicité et transparence, l’ampleur de ce que l’on fait, à nos pairs et à nos supérieurs. La reconnaissance, de soi et des autres, passe par là.

-L’accepter : rien n’est pareil

« Ça change la vie », qu’ils disaient. Non, rien n’est pareil, autant se faire une raison. Alors c’est sûr, j’ai envoyé balader plein de côtés de mes anciennes routines (moi qui adore la routine), parce que ce n’est plus possible. Je crois qu’il faut là encore beaucoup en discuter avec le papa, et se rassurer l’un l’autre. Non, tel moment, tel loisir, telle habitude n’est plus possible, mais à côté, il y a plein de moments merveilleux, et les trucs en moins, tant pis. C’est une histoire d’équilibre à trouver, pour que chacun conserve un moment de plaisir juste pour lui au milieu des heures données à l’organisation familiale. Et quand on le trouve, c’est tellement gratifiant. J’ai adorer découvrir des habitudes nouvelles, j’ai adoré chaque soir où je suis allée chercher Camille à la crèche, où j’ai joué avec lui au retour, même si ça prenait du temps et ça m’obligeait à travailler tard après. J’ai adoré les bains que je lui ai donnés au lieu de lire un livre, ou au lieu de cuisiner quelque chose de très abouti comme j’adorais le faire, ou au lieu (évidemment) de sortir quelque part. J’ai fait des concessions, et le papa aussi. Il y a de la liberté en moins, mais du bonheur en plus. Des galères nouvelles, oui, mais des bisous qui réchauffent, aussi, qui font voir la vie plus belle. Retrouver cette bouille chaque soir m’a rendu tellement heureuse. C’est différent, mais c’est tellement bien.  J’aurais bien aimé qu’on me le dise.

-Se ménager

Depuis un mois, si je me couche après 22h même un samedi, c’est la grosse fiesta de la folie. Mais c’est la seule solution pour ne pas trop laisser la fatigue s’installer, parce que les journées sont bien pleines, et les nuits facilement courtes. On s’habitue vite, tout devient très hygge, et un samedi soir à regarder un bon film en chaussettes dans le canapé et à se coucher tôt, c’est bien aussi. (Si si.)

-Se donner du temps pour retrouver le goût du travail

J’avais entendu ce conseil d’une psy sur France Inter un jour, et heureusement que je l’ai gardé dans un coin de ma tête parce que c’est vrai. Il ne faut pas s’attendre vivre un retour extatique, à trouver que le travail c’est la vie, à se demander comment on a fait tout ce temps sans travailler parce que oh mais dis donc qu’est ce qu’on adore ce qu’on fait. En vrai c’est plutôt l’inverse. C’est NORMAL. Et ça revient, le goût de tout ça, vraiment. Mes amies avaient témoigné en ce sens et voilà ça y est, je rejoins la team : le début est dur, mais il y a forcément un moment où on reprend goût à ce qu’on fait, voire, où on se fait vraiment plaisir. Et c’est alors très agréable, parce qu’on a l’impression de deux vies dans la vie, et aussi parce qu’on a sans cesse une petite sonnette qui nous rappelle ce qui compte vraiment. C’est vraiment un cap psychologique de se rendre compte qu’il y a une vie en dehors de la famille, qu’on peut faire autre chose, penser à autre chose, et que la famille tourne quand même.

-Savoir aussi se donner des coups de pieds aux fesses

Ça aussi, je l’avais entendu d’un psy, et je rejoins l’idée. Certes, il faut tolérer le coup de déprime de la reprise, accepter que l’on y aille à reculons, mais il faut savoir aussi (et savoir à quel moment) se pousser soi-même à rentrer dans l’eau, et à trouver tout ce qui est bien dans la nouvelle situation. Parce qu’il y a plein de bon à prendre une fois que tout est lancé. Parvenir au ni trop doux, ni trop dur avec soi-même, ou : l’histoire de nos vies d’équilibristes.

-Ne pas s’oublier

C’est à la fois un constat et un conseil, qui va mieux en le disant. Il faut vraiment trouver ce qui nous fait plaisir, ce qui sera un moment juste pour nous, un moment chez le coiffeur, un achat vestimentaire, un thé en lisant un livre, une nouvelle bougie allumée toujours à la même heure et qui sent bon… J’ai fait une liste, qui évolue, et qui doit encore évoluer, et j’adore l’interroger et y piocher de l’inspiration. Par exemple, si je choisis d’écrire « faire des crêpes » dedans, et qu’un jour je passe à l’acte, la certitude de m’être fait plaisir à moi (et pas seulement à ceux qui mangent les crêpes avec moi) est décuplée. C’est vraiment une technique qui aide à ne pas orienter la pensée vers une sorte de « je me sacrifie pour les autres », d’une part parce qu’il ne faudrait pas que ce soit le cas, d’autre part parce que parfois cette pensée naît sans fondement et que l’entretenir cause une peine inutile. Le vendredi soir, je vais au cours de danse, Camille n’a pas de bain, son repas est plus rapide, le rituel du coucher expédié, on commande une pizza, on se couche avec une maison en vaste désordre : tant pis, je l’assume et l’accepte, je suis mieux, et du coup, mes deux hommes aussi, bref tout le monde est content.

-Avoir confiance

Encore, cela va mieux en le disant : vous êtes capable, vous pouvez le faire. (Je voudrais un sweat shirt avec écrit un truc du genre « je suis une maman qui déchire » dessus) (personne ne dit sweat shirt, j’avais envie). Il faut s’appuyer sur la confiance que placent les autres en nous, parfois supérieure à celle que nous plaçons en nous-mêmes. On se dit tou(te)s que les autres peuvent et pas nous. Ils ont raison, pourtant, ces bougres, et c’est très logique : si tout le monde fait davantage confiance aux autres pour se sortir d’une situation que sur soi-même, l’humanité est faite de gens dignes de confiance, qui peuvent se sortir de toutes les situations, donc, comme nous faisons partie de cette humanité, nous pouvons avoir confiance en nous-mêmes pour se sortir de la situation, CQFD. Plus sérieusement, on a tou-t-es des ressources qu’on ne soupçonne pas, et, une fois l’aventure lancée, la machine tourne, et on y arrive, on me le disait, et je ne le croyais pas pour moi. (Et puis si.) (Enfin un peu.)

Voilà : rien de révolutionnaire dans ces conseils, juste des petits drapeaux en forme de pensées à noter bien. Moralité : bisous à toutes les mamans, actuelles et futures, qui assurent, qui sont des déesses, des badass de la vie, et qui réussiront à tout mener de front. Mums run the world, et mum’s power, jusqu’à la fin des temps.

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