Songe à la douceur

Quand Tatiana a vu Eugène pour la première fois, elle avait 14 ans, il en avait 17. Ils se retrouvent par hasard, dans le métro, dix ans plus tard : ils ont changé. Pour tout comprendre, il faut remonter le temps, découvrir leur idylle de jadis, et s’interroger sur l’espoir d’une séduction à venir. 

C’est donc une histoire d’amour, une histoire dans laquelle passé et présent se mêlent, une histoire de désir et de tristesse aussi, c’est universel, et pour cause : c’est Eugène Onéguine, revisité. Très très revisité. C’est la charlotte aux fraises destructurée façon nouvelle cuisine, avec des petits points de coulis de fraise tout autour d’une assiette triangulaire. 

C’est en vers parfois libres, mais aussi en alexandrins, mais aussi (parfois) en calligrammes, ça rime souvent, c’est tout plein de jeux visuels de disposition des mots. 

Ça décape, ça divise : moi, j’ai trouvé ça merveilleux, j’ai pleuré un peu et j’ai surtout beaucoup ri. Je me suis simplement régalée, alors même que je n’avais pas aimé du tout Les Petites Reines, de la même Clémentine Beauvais. J’ai trouvé l’ensemble délicieusement nouveau, subtil et follement drôle, et j’aime ces livres qui me font me sentir pleine de gratitude pour leur auteur. Merci d’avoir osé construire cet objet littéraire non identifié, et pourtant si fort et si beau, voilà ce que je me suis dit ; merci, j’avais besoin d’un roman d’amour qui soit tout sauf un roman d’amour-charlotte aux fraises. 

//Clémentine Beauvais, Songe à la douceur, Points, 2018//

Réapprendre

S’il y a bien une phrase tarte à la crème que je déteste, c’est le fameux « tout ce qui ne tue pas rend plus fort ». Si Nietzsche, si Goethe avant lui avaient écrit « tout ce qui ne tue pas tue un peu mais laisse vivant », nous n’en serions pas là. Mais la citation première, mal comprise, mal reprise, consiste pour l’opinion commune à cultiver l’idée selon laquelle la souffrance a un sens. Cela revient souvent à légitimer la douleur, et c’est l’occasion, pour celui qui se relève d’une épreuve, de se dire qu’au moins, il n’a pas fait cela pour rien parce qu’il serait plus fort après -ce qui, si l’on y réfléchit bien, est non seulement une idée absurde mais aussi dangereuse. Je ne pense pas que l’on « s’endurcisse » en vivant des drames, je ne pense pas que l’on soit plus grand que ce que l’on était avant en se prenant des murs. 

Mais je reste persuadée que pour toute absurde qu’ait l’air l’épreuve, il est possible de lui trouver un sens a posteriori. Sans doute faut-il moins envisager cette entreprise comme un impératif transcendantal qu’un jeu de l’esprit, comme on résout une énigme dans les cahiers de vacances. Nos actes tragiques ne nous rendront pas « plus forts », ils nous laisseront indubitablement abimés quelque part, enrichis de quelque chose, comme ces vieux objets qui sont beaux de leurs griffures et leurs éclats de peinture. Armés d’une sagesse nouvelle, d’un goût de larmes et d’un désir de vivre un peu plus furieux, un peu plus vrai.

Et il nous reste, une fois l’épreuve passée, à nous toucher nous-mêmes avec incrédulité comme on palpe un blessé ; il nous reste à regarder du côté du soleil levant, du côté des rêves, et de l’océan. Il nous reste à embrasser le reste à vivre, avec une nouvelle ride, mais debout.