Je croyais comprendre

Avant, je croyais savoir qu’une mère était prête à tout pour son enfant. Je lisais les mères, dans des livres de tous les âges, je lisais Andromaque et Hécube, cet amour éternel jeté à la face du monde depuis des millénaires. Je croyais comprendre. Je n’y comprenais rien. Et voilà que je saisis. Je ferais tout pour mon fils. Je ne dis même pas que je serais prête à mourir, bien sûr que c’est mille fois au-delà, c’est tout petit mourir, c’est presque facile. Je suis prête à bien plus. Je suis prête à soulever ciel et terre pour lui. Je suis prête à aller plus loin que n’importe quelle limite fixée par les hommes, par la norme, par mes propres pensées antérieures. Je déplacerais n’importe quelle pierre sur son chemin, ou sur le mien, pourvu que l’on prononce auprès de moi son nom. Je sais, au plus profond, qu’il me suffit d’imaginer son visage pour que mes forces soient décuplées. Pour que je devienne cette sorte d’héroïne, à la fois animale et divine, cette combattante prête à tout affronter. Je défierais le ciel comme on part en mer lors des nuits de tempête. Le vent peut déraciner les chênes, la pluie peut écraser le monde, je peux tout endurer, si je sais qu’il va bien, qu’il ira bien, si je peux encore sentir son odeur. Si je peux encore toucher sa tête, la douceur de sa nuque, la chaleur d’une peau que je connais mieux que la mienne. Et d’ailleurs, je crois que même si on me l’arrachait, je pourrais tenir debout, avancer encore, seulement si j’avais la certitude de lui, lui, quelque part. Je déploierais tout ce qui serait en mon maigre pouvoir pour conserver, comme on garde de l’eau dans le désert, la conception de ce qu’il est, sans limite de temps. Désormais, ce nom, la forme pure de son être dans son acception même abstraite, me ferait faire n’importe quoi.

Quelle folle histoire.

Quelle ancestrale, immuable, indescriptible histoire.

Into the wild

À tes yeux encore bleus, le moindre de nos pas fait sept lieues, le moindre champ est une jungle, la moindre semaine une éternité. Je réapprends avec toi à m’émerveiller de tout, à nous penser si grands, à nous savoir si petits. Chaque détail est un miracle nouveau, une essence, un absolu, et pourtant, regarde les étoiles, regarde les arbres, regarde ces siècles passés et leurs histoires, et regarde-nous. Nous sommes des petites allumettes embrasées au bout de la chaine, minuscules points vacillants au bout du trait de lumière. Ma petite allumette, tends moi ton cou encore, tes joues en brioches, un jour tu embraseras d’autres flammes peut-être; un jour, c’est long pour toi, alors pour moi aussi. Je voudrais te donner pour héritage cet amour qui m’emplit, qui déborde, qui me laisse les yeux humides et l’âme pleine. J’ai le coeur soulevé comme une nappe prise par le vent, je n’ai pas assez de mots pour te le décrire, j’ai tant à te raconter, trouverai-je sur terre le temps pour tout te dire, dis mon fils? Je n’ai jamais été si pressée, je n’ai jamais été si patiente.

Je te lirai les histoires d’avant, si tu veux, dans notre maison où l’on entend les grillons mêmes fenêtres fermées, je te mettrai face à l’aube comme je le fais déjà chaque matin. Je t’expliquerai qu’il ne faut pas avoir peur de l’avenir, parce que « qui craint de souffrir, il souffre déjà de ce qu’il craint » tu sais, c’était tellement beau comme Montaigne le disait, et c’était tellement fort quand toi tu me l’as appris. Je t’expliquerai que tu as le droit de dire Carpe Diem, mais sans trop le déformer comme on l’entend maintenant : je te dirai de prendre le temps et de penser loin devant et sérieusement au reste de ta vie, toujours. J’ai hâte des victoires à venir, j’ai hâte des erreurs futures, les tiennes, les nôtres. On se pardonnera, parce que c’est ce que font les fils et leur mère. J’embrasserai ton père encore mille et une fois sous tous les soleils et auprès de tes longs cils, tu nous verras encore danser et tu riras peut-être comme tu le fais déjà, et je serai enivrée de tendresse entre vos deux chaleurs, même si vous dormez, même si vous n’êtes pas là, même si vous êtes vraiment très loin.

Dans le secret de nos promenades, je m’extasie de chaque couleur nouvelle, de toute fleur sur le bord du chemin, serrant contre moi l’impatience de chaque saison à venir avec toi. Tes premières fois, tes deuxièmes, tes centièmes fois, puisque tu me dis sans parler que la vie n’est qu’une suite de nouvelles fois, qu’on soit très grand ou très petit. Une suite si longue et si brève d’émerveillements de passés, de présents, et de futurs.

Je te dirai, « rêve », « souris », « vis avec la vie ». Je ne sais qui de nous deux en apprendra le plus à l’autre. Pour l’instant, au jeu du maître, tu l’emportes, sans contredit. Merci mon bébé, oh merci, et que viennent toutes les jungles avec ta douceur dans mes bras.



〈Robe Des Petits hauts, boomer Moumout, blouse La petite collection ;

Photos : mon papa. ♥〉