Les mots ailés

Céline Gabaret

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Mais t’as qu’à lâcher prise ! (Le perfectionnisme maternel)

Mais t’as qu’à lâcher prise… 

Récemment, j’ai évoqué ici la question du perfectionnisme. Honnêtement, c’est un sujet qui me touche particulièrement, et sur lequel j’aurais beaucoup, BEAUCOUP à dire. En devenant maman, les gros dossiers que j’avais à ce sujet se sont transformés en bibliothèque à trois étages -avec la petite échelle pour monter tout en haut.

Et j’ai envie de commencer par dire quelque chose qu’on tait souvent, mais qui me frustre, voire m’énerve assez clairement. J’avais envie de parler de tous ceux qui disent aux mamans qu’elles sont trop perfectionnistes et qu’elles n’ont qu’à lâcher prise

Ben voyons. 

J’ai un petit garçon de deux ans, et j’ai repris le travail à temps plein quand il avait six mois. Depuis 18 mois, je suis donc une officielle working mum. Et il faut être sincère : à titre d’indication, j’ai déjà tapé « burn out maternel symptômes » dans la barre de recherche google entre deux et trois heures du matin. Comme beaucoup d’autres, je traverse des périodes d’un débordement dont je sous-estimais la difficulté. Depuis deux ans j’ai tour à tour l’impression d’être une guerrière, puis d’être dépassée. Je rêve régulièrement que je suis en retard, que je me noie, ou que je cours après toute chose. Et là, si je me confie à de vagues amis, des collèges, des oncles (?), on me sort souvent : « Eh, mais tu es trop perfectionniste, aussi ! » Quand j’échange avec d’autres jeunes mères, je me rends compte que je ne suis pas la seule à recevoir ces injonctions. (Encore des injonctions.) « Lâche prise ! » Et les voilà qui pensent qu’ils donnent vraiment un formidable conseil qui va nous changer la vie. 

Bon. 

Qu’entendent-ils par ce conseil, la plupart du temps, déjà ? Que veulent-ils suggérer en nous demandant de lâcher prise ? Quelle prise ? Cette réflexion vient le plus souvent d’hommes, célibataires, ou assez vieux pour avoir oublié ce qu’avoir un enfant petit chez soi veut dire, et qui ne comprennent pas que nous soyons stressée / débordée / épuisée /au bout du roul’. Voilà les principaux points qui reviennent dans quand on dit aux mamans d’être moins perfectionnistes.

  1. Lâche prise sur le ménage !
  2. … sur la cuisine !
  3. … sur l’éducation !

O U I. (Formulé ainsi, ça fait peur, n’est-ce pas ?) Alors « on » pense (« on », nous, le monde, cette société dans laquelle l’homme a tant de place) que ces trois points sont les affaires des femmes, et que, sincèrement, si elles devenaient moins perfectionnistes sur ces aspects, elles iraient mieux, et leurs hommes avec. On pense que si une maman craque, c’est qu’elle veut trop bien nettoyer sa maison, et faire des plats beaux et bons tout en dispensant toute la bienveillance de son éducation à ses enfants. Et on se dit -sans se le dire vraiment- qu’elles n’ont qu’à tolérer un peu de retard dans le linge, une pizza devant la télé et, hop, voilà, la face du monde sera changée…

Vaste hypocrisie que tout ceci, si vous voulez mon avis.

Si on détaillait, un peu, d’ailleurs ? 

  • Le ménage. « Tu sais, détends-toi, c’est pas grave si l’aspirateur n’est pas passé aujourd’hui ». Ah ah ah. Comment te dire (connard), mais ÉVIDEMMENT, qu’il n’est pas passé ! Je suis au niveau deux, tu comprends ? Au niveau dix. Au niveau mille. Le ménage, je m’en fous déjà. Ma marge, ce n’est pas l’aspirateur, là tout de suite maintenant.
  • La cuisine. « Tu sais, c’est pas grave, tu pourrais manger des surgelés. » Là encore, j’ai le sentiment que c’est FACILE À DIRE. D’une part, parce que chez nous, ce n’est pas moi qui m’occupe de la cuisine, déjà. Et ensuite quand bien même, le problème n’est pas vraiment résolu : que la tâche concerne la mère ou le père, il faut les acheter, ces surgelés, et les ranger, et les sortir au bon moment, et les faire cuire, et nettoyer la casserole ensuite, et mettre les assiettes au lave-vaisselle, ou les laver soi-même ; d’ailleurs le lave-vaisselle, parlons-en, il faut prendre soin de le remplir, et le vider, et le nettoyer de temps en temps. Il faut bien nettoyer un tant soit peu le frigo, et la table, même sans être une maniaco-psycho-rigide, il faut bien pouvoir manger quelque part.
  • L’éducation. « Nan mais avec cet enfant… tu es trop perfectionniste ». (Propos qui intervient si tu dis que tu ne le mets pas à la crèche quand tu ne travailles pas, ou que tu t’es levée toute la nuit pour lui, par exemple, ou pour signifier que t’as qu’à le mettre devant la télé de six à huit, et basta.) Là encore, mais quoi, quoi et comment ? Personne, PERSONNE ne peut savoir comment une mère ou un père s’occupe de son enfant au quotidien. Il faut être bien prétentieux pour penser savoir que l’on fait trop ceci ou trop cela, ou que soi-même, dans la même situation, on faisait mieux, ou on fera mieux, ou on aurait fait mieux. On a tous et toutes des vies tellement différentes qu’il faut arrêter de croire que l’on maîtrise suffisamment la vie des autres pour la juger. 

Parce qu’au fond, il est un peu là, le problème. Il est dans le jugement. Arrêtons de dire aux mères ce qu’elles doivent faire et comment elles doivent le faire. (Pitié.) Et arrêtons de penser que celles qui frisent le burn-out en sont RESPONSABLES. Que celles qui craquent n’ont qu’à se mordre les doigts d’être trop maniaques, et que les autres, celles qui sont normales et détendues, elles, elles s’en sortent sans heurt. Mais quelle est cette comparaison qui ne fait qu’ajouter une nouvelle pression sur les épaules des mères : devoir être dans un lâcher-prise suffisamment prononcé pour que tout tourne ?

Ce qui m’énerve d’autant plus avec cette histoire de « lâche-prise », c’est qu’elle est sournoise et hypocrite. C’est un « y’a qu’à », qui se répand de plus en plus. Sauf que parallèlement, quand on est mère, on se prend de plein fouet le perfectionnisme comme injonction sociale ambiante. 

Nous vivons à une époque où la maternité est difficile à conjuguer avec toutes les autres vies de  femme. Je ne dis pas que c’est nouveau, je dis simplement qu’il m’a fallu le vivre pour le croire. Je réserve un autre article sur ce sujet-là, parce qu’il y a de quoi écrire. Mais le fait est là : on attend bien des mères qu’elles fassent globalement tout, et tout bien

On nous laisse croire qu’il est non seulement possible mais courant de vivre dans une maison à peu près blanche, belle et rangée, d’aller travailler le matin et de revenir le soir, de le faire bien, tout en élevant un enfant, ou plusieurs, et de savoir tout conjuguer. Que c’est facile d’être une femme, d’avoir une vie personnelle, professionnelle, une vie de couple, et une vie de parent en même temps. La norme est là. Nombreux sont ceux qui ne l’interrogent plus. Et ce sont ces personnes-là qui disent « t’as qu’à être moins perfectionniste », pensant bien sincèrement que si nous nous mettons à moins passer l’aspirateur, nous pourrons redevenir des femmes fortes, normales et consensuelles, qui assurent sur tous les plans.

Soyons clairs : je serai la dernière à faire l’éloge du perfectionnisme.

Je ne dis pas qu’il n’y a rien à changer, au contraire, je crois qu’il y a tout à changer. Mais l’article d’aujourd’hui a pour but de démolir à la fois le présupposé tacite qui dit que le quotidien des mères est aisé et que si elles craquent c’est qu’elles en font trop, les imbéciles ; mais également l’idée selon laquelle il serait simple d’arrêter d’être perfectionniste pour une maman d’aujourd’hui. Si déjà, on en parlait autour de nous, peut-être que ce discours facile serait moins courant, et par là-même, moins destructeur, non ?

Réforme de l’orthographe : on se calme.

« Ne touchez pas à notre orthographe », « #JesuisCirconflexe »,

« Une réforme qui simplifie sans aucune logique », « au détriment du patrimoine », « qui oublie l’étymologie », « un recul de l’identité française »,

« Réforme de l’orthographe, ou triomphe du low-cost? », « Nivellement par le bas », « Adieu accent circonflexe », « Ayons une âme de résistants » …

Voilà ce qu’on peut lire un peu partout depuis une semaine.

En clair, c’est la panique. On s’affole dans les journaux, sur les réseaux sociaux et même dans la rue, on s’insurge, on clame notre identité mise à mal, on soupire d’un appauvrissement linguistique qui en deviendrait national.

J’ai été extrêmement surprise de voir que cet affolement mi-amusé mi-atterré gagnait tout autant les élites, journalistes en tête, que les personnes a priori à l’écart de ce genre de polémique. Toute personne que je croisais, caissière, restaurateur, agent d’entretien, devenait un animal traqué qui se jetait presque dans mes maigres bras de prof de Lettres pour pleurer une déperdition de tout un Patrimoine, avec un P majuscule. «Vous avez vu ? Ils nous réforment l’orthographe! ». Bon.

Je me suis dit qu’il serait intéressant de faire le point, parce que cela commençait passablement à m’énerver. Pas tant le comportement de ma caissière que celui de n’importe qui dans les médias,  affirmant des idées fautives, et déformant à grand bruit ce qui aurait pu (et dû ?) (avec accent) passer inaperçu.

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1 . Ceci n’est ni « une réforme », ni une « simplification ». 

C’est la première chose à corriger : le mot « réforme » est souvent mal compris, tout simplement parce que… L’orthographe n’est pas une loi. Elle est de l’ordre de la convention, il n’y a jamais eu, dans toute l’histoire de notre langue, de loi ou d’édit concernant notre écriture. (On a lu çà et là, des articles qui voulaient tempérer le propos en affirmant que l’orthographe avait « subi plusieurs réformes » dans l’Histoire. C’est inexact : elle n’a jamais subi de « réforme » puisqu’elle n’a jamais été force de loi, elle n’a même jamais été figée du tout.)

En fait, beaucoup de ces journalistes l’oublient (ou l’ignorent?), mais, avant l’Académie française, chacun écrivait comme il le souhaitait, la plupart des mots avait plusieurs orthographes possibles sans que personne n’en fût choqué. En 1635, l’Académie française est née. Son but fut de fixer des préceptes, d’uniformiser, mais jamais de fixer un dogme. Son grand souci a été celui d’interroger l’usage. (Autrement dit, les Immortels ont sans cesse interrogé les habitudes des français dans l’écriture et la prononciation pour décider que dans les dictionnaires on mettrait un « s » ou deux « t » à l’intérieur du mot, un accent aigu ou grave, ou autre bizarrerie qui s’installe dans la langue.) L’Académie s’est donc toujours demandé ce qui se passait dans l’usage, puis le proposait ensuite dans son dictionnaire qui avait une sorte de valeur officielle. Cependant, même après la naissance de l’Académie, il a toujours existé des dictionnaires concurrents (Littré, je pense à toi) qui donnaient aussi leur avis, parfois différent. Plusieurs orthographes d’un même mot étaient référencées, proposées comme cohérentes.

L’orthographe française n’est  pas, contrairement à ce que l’on peut lire un peu partout, une tradition, une loi immuable, une valeur intangible, traversant les époques. Les dictionnaires proposent même souvent deux possibilités pour un seul mot lorsque l’usage les fait coexister.  D’où vient alors cette idée commune selon laquelle l’orthographe est règle collective sans souplesse? En fait, tout s’est un peu figé il y a 150 ans, avec l’éducation pour tous. On a cessé de considérer l’orthographe comme évolutive, et, dans les mœurs, elle est devenue une sorte de loi, que l’on transmettait de père en fils et d’écolier en écolier. Depuis, on enseigne ces règles en oubliant qu’elles n’avaient jamais été vraiment figées, qu’elles étaient à l’échelle des siècles et des millénaires, en constante ébullition, en constante réflexion.

Alors, que s’est-il passé, concrètement, la semaine dernière?

L’Académie a proposé en 1990 (!) d’accepter comme « justes » des variantes orthographiques spécifiques sur certains mots, je reviens ensuite sur le contenu. Certains manuels scolaires appliquaient ces modifications, pas d’autres. Dans la refonte des manuels pour la rentrée prochaine, les manuels viennent de décider de s’harmoniser et de tous les appliquer.

C’est tout. Pourquoi un tel bruit alors? Je vous le demande. (Et je répondrais bien: « parce que les médias l’ont décidé », mais je ne veux pas vous influencer.)

Enfin, cette « réforme » n’est pas une « simplification ». Rien ne dit que l’orthographe va perdre de sa superbe et de sa complexité, rien ne va « tout autoriser ». Il s’agit simplement de recommandations pour accepter certaines variantes qui sont tout aussi justes que d’autres d’un point de vue étymologique, et qui pourraient tendre à remplacer une version actuelle car celle-ci n’a pas trop de raison d’être.  Cela ne «simplifie » pas au sens d’appauvrir, cela nuance simplement. Tout cela nous amène au contenu.

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Oignon, ognon, décidons-nous.

2. Le contenu : non, il n’y a ni « hopital » ni « farmacie »

Alors, je vais me faire l’avocat du diable, pour un instant, mais voilà: les propositions de ces recommandations ne sont pas des inepties. On peut même en regarder ensemble quelques unes, cela vous donnera matière à répondre à ceux qui pleurent sur nénufar et ognon.

soupt1Le problème des accents a fait couler beaucoup d’encre, petites blagues sur l’accent circonflexe en tête… Rectificatifs?

✣ Tout d’abord, calmons nous, l’accent circonflexe ne disparaît pas. Il est juste toléré, selon l’académie (et depuis 25 ans), d’écrire certains mots sans l’accent circonflexe seulement sur le i ou u et lorsqu’il est inutile. (ile, bruler, abimer, aout…) Lorsque l’accent permet de distinguer deux mots (mur/mûr, jeune/jeûne, sur/sûr…), on le conserve, évidemment.

✣ Ensuite, on a pu lire et dire un peu partout qu’il ne fallait pas supprimer l’accent circonflexe parce qu’il était trace d’un mot contenant un s. (Hospital, hôpital.) Il faut largement nuancer : l’accent circonflexe ne signifie pas forcément que le mot contenait un « s ». Il est avant tout une marque de la longueur de la voyelle. Il marquait une prononciation différente. (Par exemple âge : le a était long, et prononcé long ; on est passé par la graphie aage, puis l’académie française a décidé au XVIIe de simplifier en  âge.)

Nous en revenons à l’essentiel : l’orthographe a toujours couru après la prononciation. Elle ne naît pas de nulle part, et n’a jamais été figée.

✣ Les accents ont donc constamment évolué. Les nouveaux textes proposent d’accepter des changements d’accents graves en aigus ou l’inverse. (sècheresse/sécheresse, lèchera/léchera…) Mais la plupart des mots courants ont contenu des modifications, des suppressions, ou des ajouts d’accents, et personne ne s’en offusque – parce que nous l’avons oublié. Par exemple, il faut ouvrir le dictionnaire historique du français pour voir que blé, jusque fin XVIIIe, s’écrivait bled. (avec un petit d étymologique qui ne se prononçait plus. Comme dans pied.) En 1700, il y eut de grands débats, l’académie proposa l’orthographe blé, beaucoup ont hurlé, « ce ne serait pas comme dans pied »… Pendant des années, les deux ont coexisté. Les débats étaient ouverts et tout était possible. Au final, on a gardé l’un, pas l’autre. « On », au sens « nous tous », au sens de l’usage. Parce que c’est bel et bien le plus important.

D’autres exemples d’évolutions d’accents, en vrac?

  •  Au XVIIIe, on écrit systématiquement avec accent les mots avec « ex ». :  circonflèxeéxemple
  • Soutenir a été accepté, depuis le XVIIIe, en sous-tenir et  soûtenir,
  • Chute s’est écrit chûte tout le XVIIIe, à cause du hyatus d’origine, « cheute »),
  • La plûpart (XVIIIe ),
  • Toûjours (XVIIe),
  • (le participe passé de voir) (XVIIe),
  • Vîtesse, vîte (XVIIe),
  • Créme, changé en crème au XVIIIe,
  • Le gros exemple déploré çà et là était celui d’entraîner, toléré désormais sans accent. Quoi, on peut écrire s’entrainer, quelle honte! Bon. Ouvrons un dictionnaire du XVIe : s’entrainer ne prend pas d’accent. Il prit ensuite un s (s’entraisner). L’accent apparaît en 1740. (Traîner suit d’ailleurs la même logique.) Je veux bien défendre la langue de Voltaire, sauf que Voltaire n’écrivit sans doute jamais s’entraîner avec un accent…

ognon

Alors, il est clair que ognon semble arracher les yeux de tout le monde. Revenons en arrière. Pourquoi ce i bizarre que l’on ne prononce plus?

En fait, il s’agit d’une ancienne graphie du i en plus de gn pour que l’on comprenne que gn était mouillé, qu’il se prononçait (nyeu). Au XVIIe, pour la plupart des mots, les deux graphies co-existaient, gn, et ign. (oignon/ognon, poignée/pognée, montaigne/montagne, gaigner/gagner, campaigne/campagne, et même coigner/cogner et cigoigne/cigogne…Dans toutes ces occurrences, le i ne se prononçait pas. (D’ailleurs, les spécialistes de Montaigne prononcent « Montagne », ce qui fait très chic.) Le i ne servait qu’à indiquer qu’il fallait prononcer le gn « nyeu » (et non « gne » comme dans agnostique.) Sauf que… Cela a créé des confusions car dans l’usage, certains i se sont mis à se prononcer. (Comme dans moignon, araignée, et poignée.) Les i avant les gn ont donc disparu entre le XVIe et XVIIe siècle. (gagner, campagne…) sauf lorsqu’ils étaient passés dans la prononciation. (comme poignée). Aujourd’hui, tout le monde dit « ognon», et le code  i  n’est plus compris comme code de prononciation du gn. Est-ce une « faute » d’imaginer tolérer son évolution, comme celle de « montagne »?

Article orthographe4soupt3

Pour citer un article: « Dans le viseur de l’académie, les traits d’union et les ph ». Bien curieuse, cette formulation « les ph », parce qu’il n’y a qu’un seul mot concerné (!) : nénuphar, proposé en nénufar.

Quelle est l’histoire de nénuphar? Nénuphar est une erreur étymologique. Il s’agit d’un emprunt à l’arabe au XIIIe siècle, et il s’est alors écrit avec un F. (Le mot veut dire « Lotus » en égyptien ancien.) Or les linguistes post-renaissance se sont dit que cela ressemblait à nymphea (en latin, la fleur des nymphes -qui ne veut pas dire lotus du tout.) Certains dictionnaires ont alors proposé de l’écrire avec un ph pour lui prêter un étymon grec qui leur semblait joli. La graphie a été adoptée et maintenue, malgré l’erreur, mais la plupart des écrivains ont conservé nénufar.  Le ph a été enregistré par l’académie française seulement en 1935 (!). Les deux orthographes nénuphar/nénufar ont quasiment toujours coexisté. (Scoop.)

Victor Hugo écrivait nénufar, Chateaubriand écrivait nénufar, Mallarmé écrivait nénufar.

La plupart des dictionnaires ont toujours précisé à l’article « nénuphar » que nénufar avait été utilisé… Comme si l’usage ne l’avait jamais fait disparaître! L’idée ne sort donc pas de nulle part…

5traitdunion

L’académie propose d’en supprimer, ce qui fait hurler au scandale. On accepterait portemonnaie, chauvesouris, millepatte, quelle horreur…Pourtant, là encore, les mots à traits d’union n’ont cessé d’évoluer, et aujourd’hui, il y a des dysharmonies dans ces évolutions. En effet,

  • On gardait porte-monnaie, alors que portefeuille avait perdu en 1798 son trait d’union, ainsi que portemanteau.
  • Chauve-souris s’écrivait en un mot au XVIIe, et même sans le s final : chauvesouri !
  • Millepatte est proposé sur le modèle de millefeuille, ce qui ne serait pas illogique. (D’ailleurs millefeuille a sans cesse changé en quelques siècles, perdant ou retrouvant son trait d’union.)

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Un point de la réforme des recommandations de 1990 dont on a peu parlé (et pour cause) : elle propose de systématiquement appliquer les règles d’accord du français à des mots d’origine étrangère. Accepter matchs et sandwichs au détriment de matches et sandwiches (à l’anglaise), voilà qui ne marque pas vraiment un « recul de l’identité française » …

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CONCLUSION

Je préfère devancer les critiques : je ne dis pas qu’il faut approuver les yeux fermés l’ensemble des recommandations. Je crois qu’elles ne sont pas toutes prêtes à passer totalement dans l’usage, et pour ma part je n’écrirai jamais « ile », je garderai « léchera » « s’entraîner » et « oignon ». J’ai également du mal à accepter la simplification des accords de participe passé avec les pronominaux, et conserverai  « elles se sont laissées faire » qui me semble plus logique que la nouvelle tolérance « elles se sont laissé faire »…Cet article avait pour but de vous montrer que les choses sont plus compliquées qu’il n’y paraît, et qu’avant de s’inscrire en faux contre une « réforme », il faut en connaître précisément le contenu. Mais surtout, je parle là en tant qu’enseignante de collège classé éducation prioritaire, qui passe ses journées à essayer de faire lire et écrire des enfants de 10 à 15 ans : je trouve extrêmement dommage que l’on s’attarde sur ces détails un peu partout alors qu’ en matière de langue française, l’essentiel est ailleurs. (Les élèves qui ne savent pas ce qu’est une virgule, ni comment trouver un verbe, ni écrire deux mots pour se faire comprendre, on en parle? Ceux qui écrivent « sa » au lieu de « ça », qui, pour marquer un pluriel, ne savent pas s’il faut ajouter un s ou -ent, que fait-on, vraiment, pour eux? L’appauvrissement général du vocabulaire, que fait-on pour le soigner?) Je m’attriste donc de voir le nombre de message violents tels que « Non à la réforme », « n’importe quoi », « je ne changerai pas mon orthographe pour ces…  » suivis de vraies insultes (messages largement partagés et diffusés, sur les réseaux sociaux notamment). D’une part, parce que je crains qu’ils ne sachent pas exactement de qui, ni de quoi ils parlent, d’autre part, parce qu’il est faux d’accuser de manque de logique ces propositions. Il est réellement dommage de lire des simplifications journalistiques (ou non) qui ne connaissent ni la réelle histoire des mots, ni la vraie évolution de la langue qu’ils croient défendre. La langue française est effectivement à préserver, à soigner comme on soigne un enfant malade, et c’est vers ce soin qu’il faut se tourner, sans doute avec plus de calme et de profondeur qu’en se gaussant de nénufar .

Aimer notre langue, la chérir, c’est la faire vivre, en lisant, en écrivant, et en parlant même, en interrogeant son sens et son histoire toujours : c’est là le seul et vrai programme de « réforme » à suivre, ne croyez-vous pas?

Sources

-Nina Catach (dir.), Dictionnaire historique de l’orthographe française, Larousse

-Jacqueline Picoche, Dictionnaire étymologique du français, Le Robert (collection les usuels)

Liens très conseillés :
https://line.do/fr/lorthographe-et-son-histoire/a3z/vertical

http://www.charivarialecole.fr/j-enseigne-en-nouvelle-orthographe-et-tout-va-bien-a291726

Je tiens à remercier mon grammairien philologue de mari pour nos échanges toujours riches, et pour nos emportements et recherches conjugaux sur les faits d’une langue que nous aimons avec beaucoup de tendresse.