Les coquilles en chanson

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Et si on parlait chanson française? J’adore la chanson française. Toute. La bonne vieille, la Brassens-Barbara-Brel,  l’universelle, la Gainsbourg-Souchon-Dutronc, et même la nouvelle, la Bénabar-Stromae-Loizeau – et j’en passe beaucoup. Beaucoup, qui plaisent parfois plus parfois moins, mais qui font partie de notre paysage culturel, qui viennent, au hasard d’une radio ou d’une playlist franco(cano)phile, nous rappeler qu’à 5 heures Paris s’éveille, quand je suis le gardien du sommeil de ses nuits, et rendez-vous au prochain règlement, un beau jour (ou peut-être une nuit) le temps d’une chanson, sur les bancs publics (bancs publics).

Sauf que voilà, sans vouloir jouer de rôle sévère, j’ai un peu peur, parfois. J’ai peur pour notre langue française, notre belle langue de Molière, parfois malmenée, souvent écorchée, occasionnellement dépourvue de son sens, toute proportion poétique gardée. Je vous promets que je ne garde absolument aucune aigreur de toutes ces imperfections. Je ne suis pas parfaite et commets beaucoup de fautes moi-même, d’orthographe et de syntaxe, et vous l’avez sans doute remarqué. (Je suis rouge pivoine en corrigeant mes coquilles après publication.) Je m’amuse simplement à pointer du doigt des petites faiblesses que l’on entend souvent sans les entendre, et rien que pour cela, je trouvais louable de les relever. Si cette collection peut nous inviter à écouter un peu plus attentivement les textes dont nous reprenons les ritournelles, elle aura largement rempli son rôle.

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Alors quoi, enfin, diantre même : ne sommes-nous pas en droit d’espérer de la chanson française qu’elle reste… française?

Tour d’horizon (Non exhaustif).

1.Les confusions syntaxiques

Belle, C’est un mot qu’on dirait inventé pour elle
Quand elle danse et qu’elle met son corps à jour, […]
Belle, Notre Dame de Paris, Luc Plamondon, Richard Cocciante

Alooooors : il ne faut pas confondre « mettre au jour » (qui signifie faire voir le jour à quelqu’un ou quelque chose) avec « mettre à jour » (qui signifie actualiser). Allez, Esmeralda, actualise ton corps en dansant, appuie sur F5.

Qui voudrait me fiancer?
Souvent lassée bien qu’enlacée
C’est toujours un peu l’hiver dans mon coeur

Owho, Nolwenn Leroy

Je suis toujours plongée dans un abîme de perplexité lorsque j’entends cette prime interrogation. « Fiancer » n’est pas vraiment transitif, on dit « se fiancer », et non « fiancer quelqu’un », à moins que l’on parle d’un prêtre qui « fiance » deux amants. Est-ce alors l’objet de la quête de Nolwenn? Allez savoir…

2. Les fautes d’accord et de syntaxe

Bel exemple chez Calogero, dans le refrain de « l’ombre et la lumière » :

De l’ombre ou de la lumière
Lequel des deux nous éclaire ?

L’ombre et la lumière, Calogéro

Bien curieux que ce « lequel », reprenant deux substantifs… féminins! De cette ombre ou de cette lumière, lequel (?) éclaire un peu l’idée?

Tu ne m’as pas laissé le temps de te dire tout c’que je t’aime et tout c’que tu me manques »(Toulouloulou louuuu)

Tu ne m’as pas laissé le temps, Lionel Florence/David Hallyday

On dit davantage « combien » on aime, et « à quel point » on manque à quelqu’un, que « tout », mais c’est là une liberté prise sans doute délibérément. Je me demande simplement pourquoi, puisque remplacer par deux « combien » n’aurait pas gêné le vers (« de te dire combien je t’aime, et combien tu me manques » – où était le problème?)

-Les oublis du petit « ne » dans les négations.

D’accord, il est admis qu’on l’omette à l’oral, d’accord, on entend de plus en plus « il est pas venu » pour « il n’est pas venu » – je suis la première à commettre l’impair. Mais tout de même, ne peut-on pas attendre d’une chanson, d’un texte écrit pour être mis en musique, qu’il soit correct jusqu’au bout, sans raccourci, sans imperfection grammaticale?

Pour n’en citer qu’un, le fameux :

T’en va pas
Si tu l’aimes, t’en va pas
Papa si tu l’aimes dis-lui
Qu’elle est la femme de ta vie vie vie

T’en va pas, Elsa

qui me fait toujours faire un peu la grimace. Je pense souvent à ceux qui disent (ou écrivent) « pars pas, pars pas », qui, avouez, est plutôt laid à l’oreille… D’autant qu’il ne s’agit pas d’un raccourci, parce que, si l’on voulait vraiment faire court, il suffirait de dire « Reste »!

(Par ailleurs, si « Ne me quitte pas » avait été « Me quitte pas », je crois que la beauté de la chanson n’aurait pas précisément été la même.)

3. Les curiosités sémantiques

Décidément, Calogéro n’en est pas à son premier coup d’éclat en la matière. Mais tout de même, je ne peux que citer le vers qui laisse totalement dubitatif mon lettré de mari préféré, vers en tête de sa dernière chanson :

Il mélange au fond de sa tasse
Du miel

Le Portrait, Calogéro

Il est vrai que l’expression est curieuse, on ne « mélange » pas du « miel au fond de la tasse », et cette inélégante tournure me fait imaginer une cuillère de miel tournant à sec dans le fond d’une porcelaine.  Simplement, « mettre du miel dans son thé » a plus de sens (Ou « mélanger le miel avec son thé », à la rigueur).

Il reste, vous savez, ces phrases dont on interroge le sens longtemps encore après leur écoute… Florilège.

Des nuits d’ivoire
sûr, ça je t’en dois,
si les tiennes sont noires
non, je ne t’en veux pas
Ainsi va la vie
enfin, surtout la tienne,
je m’abrutis
à jouer les fontaines.

Pas là, Vianney

On dirait presque du Rimbaud. (Presque)

Je n’ai plus à défaire ni même à douter.
J’ai passé la frontière,
Moi ton passager
Je n’ai plus qu’à te vivre,
Le jour s’est levé
Page nue de mon livre, pour ton encrier.

Bienvenue, Emmanuel Moire

Si si, si on lit plusieurs fois, on comprend.

Ça marche
Bras dessus et bras dessous,
Ça marche
L’un sur l’autre dans la boue,
Ça marche
Tant qu’on peut encore debout
Monter les marches
Ça marche, Christophe Maé

Une chanson sur la promenade, visiblement. Ah, on trouve aussi :
Tu n’étais pas là , je n’étais pas loin
nous étions ailleurs, mais c’était là-bas
que passait le train qui prenait les cœurs.
Nos rendez-vous, Natasha St Pier.
J’adore celle-là, dont les premiers vers frôlent un absurde digne des surréalistes et que l’on peut remplacer ou prolonger par mille phrases « pentasyllabiques » sur le même air. (Je n’étais pas lui, tu ne savais pas, nous étions sans moi, et pourtant à deux, toujours en avance, reste ton absence, Ohoh.)

La palme à…

Ce sera nous, dès demain
Ce sera nous, le chemin
Pour que l’amour
Qu’on saura se donner
Nous donne l’envie d’aimer.
« L’envie d’aimer », Les dix commandements, Lionel Florence, Patrice Guirao et Pascal Obispo.

(Qu’on m’explique pourquoi notre nécessaire but est « que l’amour qu’on saura se donner nous donne l’envie d’aimer », quelqu’un. Merci. )

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Comme quoi, la correction de la langue française en chanson n’est pas marquée dans les livres. (Mais le plus important à vivre, c’est de vivre au jour le jour.) Il reste à garder les oreilles ouvertes… et à chercher de vrais mots pour nous consoler, pour oublier que, quand la musique sonne, elle triche un peu quand même. Nous n’avons pas à nous en attrister, mais à rester vigilants, parce que je crois que la chanson française joue le rôle de témoin de la mauvaise santé de la langue, et que la langue va de pair avec la pensée. À trop l’appauvrir, ne risquons-nous pas d’en perdre les nuances, et de ne plus pouvoir approfondir nos réflexions ni exprimer nos émotions? Soignons nos maux et nos mots – et continuons à chanter soir et matin, à chaque carrefour dans Paris que l’amour rafraichit au printemps, de l’aube claire jusqu’à la fin du jour…

Noël : pourquoi s’en réjouir quand même?

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Noël a ses failles. J’en ai toujours eu l’intime conviction, et c’est pourquoi il n’a jamais été mon jour préféré. Attention, je n’ai jamais dit que je n’aimais pas Noël (ce serait tout de même sérieusement me contredire) : simplement, chaque année, je l’aborde sur la pointe des pieds, d’une moue dubitative, sans trop savoir s’il sera vécu de manière totalement épanouissante.
On lit de plus en plus (et de très jolis mots) sur les réticences des uns et des autres devant l’avalanche commerciale qu’il suscite, au point que cela devient lieu commun sur lequel je n’ai besoin de m’étendre. J’ai la chance de vivre dans un petit endroit loin des villes et du vacarme de leurs vitrines et de leurs foules, mais je suis, tout de même, touchée par cette dérive qui gangrène tous les moyens de communication. Je ne sais plus qu’en penser, et je crois que j’ai du mal à fixer mes impressions à cet égard. On ne peut allumer la radio sans entendre de publicité pleine de grelots, d’offre commerciale qui sent le flocon, on ne peut plus regarder la télévision, ouvrir sa boîte mail sans que la blanche montagne pleine de reines et de luges ne fasse dévaler sur nous ses cartons d’emballage. Je suis alors très partagée : à la fois, j’ai envie, j’ai besoin de cela pour me projeter dans la fête, dans les vacances, le repos qui les accompagnera, et dans le même temps, je suis écœurée de ce trop-plein mielleux.
L’an dernier, Dorian et moi avions décidé, épuisés de la période novembre et décembre, de regarder tous les films de Noël possibles (et corrects d’un point de vue critique – ou à peu près), pour nous projeter dans la fête. Soyons sincères, nous avions adoré ces soirées aux allures de Nightmare before Christmas, Love Actually, et même le Noël de Mickey ou Home Alone (tout était permis). Cette année encore, j’ai envie de dessins animés avec des cadeaux sous le sapins et des enfants qui pleurent en retrouvant leurs parents (que ces derniers crient « Kévin ! » ou non), j’ai envie de voir des gros sucres d’orges et des vitrines illuminées, j’ai envie de faire des cadeaux, simples et nombreux, et d’en recevoir aussi, et j’assume ce sentiment (j’espère secrètement que mes élèves me feront comme l’année dernière une grande feuille pleine de cœurs avec deux vieux rouleaux de réglisse en guise d’accompagnement). J’ai envie de Noël malgré ses dérives, parce que, somme toute, les dérives autour de la fête, de l’hiver, de la famille, même commerciales, restent à mon sens de moindres maux dans notre monde un peu bancal.
Il reste à chacun, vous, et moi, de garder en tête ce qui nous est essentiel et ce qui nous est secondaire. Il reste à chacun de faire de Noël l’occasion de penser à ceux qui ne sont plus, sans que cette pensée ne nous dévaste – en serrant contre nous la conviction que penser à eux doit rendre nos étoiles plus brillantes. Avec confiance.
La multitude des drapeaux aux fenêtres ces jours derniers m’a inquiétée par ses (trois) couleurs de revendication ostentatoire, par la peur qu’elle tentait de voiler, par le repli identitaire qui lui est lié. Je ne la critique pas, mais je ne l’approuverai pas non plus. Je n’ai pas regardé d’un air beaucoup plus serein la récupération commerciale et politique qui en était faite. Finalement, si, au milieu de ces temps troublés où des citoyens ressentent le besoin de manifester leur appartenance à un groupe, on se met à parler d’offres sur le chocolat et de décorations qui clignotent, à nous d’en délaisser les excès et d’en voir la lumière. Au mieux, trouvons dans cet Avent l’occasion de distinguer l’essentiel de l’accessoire. Peut-être le trouble identitaire et national, peut-être le flottement dangereux entre individu et groupe seront-ils oubliés juste le temps d’une trêve, celle des confiseurs : pour nous rappeler que l’amour, normalement au cœur de Noël, n’est pas l’affaire d’une journée, et qu’il doit rester la seule valeur digne de pavoiser.