Détour

Dégringolade. Attendre d’être dans la voiture pour pleurer. Important. Ne pas accepter. Accepter. « Je vous souhaite plein de courage », a-t-elle dit. Le courage se souhaite ? Mais madame, le courage se puise, surtout, il s’extrait comme de l’or, il coule d’une source cachée dans le coeur des femmes, il perle des mains des hommes qu’elles aiment, il brille et se laisse cueillir dans les yeux azur des petits garçons. Triste, maman ? Pas triste, maman. Prends mon doudou. Les ascenseurs des hôpitaux sont si larges. Silence. L’été dehors, l’hiver dedans. Comprimé beige, comprimé blanc. Presque fini. Petite chose. Penser à l’Italie. Ouvrir les fenêtres. Toute cette vie. Boire les câlins jusqu’à la lie.

2018.

Le poêle brûle encore, le thé fume, et je tiens la tasse des deux mains pour me réchauffer les doigts. Comme chaque année, le matin du 31 décembre a une saveur particulière. Comme chaque année, je me sens au sommet d’une montagne, ou au pied d’une autre. 

2018 a commencé dans le secret d’un hôpital, avec un bébé plâtré, bébé blessé, bébé courage. En 365 jours, tout a changé, le plâtre fut enlevé, et puis, il s’est mis à parler, à marcher, j’ai peine à croire que c’est le même enfant, à vrai dire. Il a tout laissé éclore en lui et autour de lui, comme porteur d’une auréole moelleuse en génoise. 2018, c’était une parenthèse à la mer en amoureux, puis l’Andalousie, puis Milan, puis un road trip en Normandie, puis le Pays Basque, puis quelques châteaux à l’automne. 2018, c’était l’explosion du voyage, la libération, une forme totalement affranchie et jubilatoire de l’exploration. C’était la valise à faire et à défaire, les rires partout, le coeur ébloui devant le monde, devant ces horizons que l’on découvrait en même temps que lui. Et au creux de l’été le son des gammes du piano retrouvé.

2018, à nous deux. La confiance totale, réaffirmée, la fusion tranquille, l’épanouissement en construction et conscient. L’ancrage d’un amour qui pourrait tout renverser, sa stabilité dans la glaise du monde et du temps présent. 2018, l’année de la ligne droite. De l’expansion. L’année d’un éloignement entre l’enfant et la mère, parce que les enfants ont vocation de s’éloigner toujours. Et pourtant, l’année de toutes les étreintes, l’année du temps donné, aveuglément, (presque) sans en souffrir, l’année de la construction d’un lien que j’ai voulu fort, et beau, et épanoui. L’année de mes imperfections, forcément. L’année dure, vraiment dure. L’année dont je peux être fière, somme toute. La maternité en évolution, vent dans les voiles. L’année de la réflexion sur mon identité, moi-mère, et moi-tout court. 

2018, l’année chargée, l’année des projets, des départs. L’année des larmes, des rencontres, l’année des amis qui déménagent, ceux qui ont d’autres enfants, ceux qui s’éloignent, ceux qui sont là. 2018, les amis rares. Mais précieux. 2018, c’était la découverte de la méditation, la danse du vendredi soir, les pliés sur Havana, le thé dans un salon seule le jeudi, les repas en amoureux, la saveur des instants graciles, si beaux de ne pas être exceptionnels, la chaleur du banal, tisane verveine et chocolat d’équateur. 2018, c’était, encore, nos échanges riches, et vifs, et libres, et fructueux. En 12 mois, on a débriefé des dizaines de films, et aussi des saisons entières de séries, on a tout analysé comme des professionnels en chaussettes, on a utilisé des mots compliqués sous des plaids avant de faire des plaisanteries d’enfant, celles qu’on se faisait quand on n’avait pas 20 ans. On a dansé n’importe comment sur la musique italienne des années 60, on s’est souri, consolés beaucoup, on s’est aidés à grandir, au fond. Et on a fait des projets, de beaux et forts et fous projets. 2018. L’amour en vrac, les élans en avant, sur tous les fronts. Et l’épanouissement en moi d’une douceur, parfois frêle, parfois brisée, mais présente toujours, nourrie de tout ce flou tendre de notre triangle.

Le monde peut tourner. Je suis riche de tout ce passé que je garde contre moi comme ces robes usées qu’on se refuse à jeter. Grande de tout ce flot qui sonne en douze fois, bruyant, inattendu, libre, parce que c’est l’apanage du temps qui passe. La liberté.