2018.

Le poêle brûle encore, le thé fume, et je tiens la tasse des deux mains pour me réchauffer les doigts. Comme chaque année, le matin du 31 décembre a une saveur particulière. Comme chaque année, je me sens au sommet d’une montagne, ou au pied d’une autre. 

2018 a commencé dans le secret d’un hôpital, avec un bébé plâtré, bébé blessé, bébé courage. En 365 jours, tout a changé, le plâtre fut enlevé, et puis, il s’est mis à parler, à marcher, j’ai peine à croire que c’est le même enfant, à vrai dire. Il a tout laissé éclore en lui et autour de lui, comme porteur d’une auréole moelleuse en génoise. 2018, c’était une parenthèse à la mer en amoureux, puis l’Andalousie, puis Milan, puis un road trip en Normandie, puis le Pays Basque, puis quelques châteaux à l’automne. 2018, c’était l’explosion du voyage, la libération, une forme totalement affranchie et jubilatoire de l’exploration. C’était la valise à faire et à défaire, les rires partout, le coeur ébloui devant le monde, devant ces horizons que l’on découvrait en même temps que lui. Et au creux de l’été le son des gammes du piano retrouvé.

2018, c’était la solidité du couple. La confiance totale, réaffirmée, la fusion tranquille, l’épanouissement en construction et conscient. L’ancrage d’un amour qui pourrait tout renverser, sa stabilité dans la glaise du monde et du temps présent. 2018, l’année de la ligne droite. De l’expansion. L’année d’un éloignement entre l’enfant et la mère, parce que les enfants ont vocation de s’éloigner toujours. Et pourtant, l’année de toutes les étreintes, l’année du temps donné, aveuglément, (presque) sans en souffrir, l’année de la construction d’un lien que j’ai voulu fort, et beau, et épanoui. L’année de mes imperfections, forcément. L’année dure, vraiment dure. L’année dont je peux être fière, somme toute. La maternité en évolution, vent dans les voiles. L’année de la réflexion sur mon identité, moi-mère, et moi-tout court. 

2018, l’année chargée, l’année des projets, des départs. L’année des larmes, des rencontres, l’année des amis qui déménagent, ceux qui ont d’autres enfants, ceux qui s’éloignent, ceux qui sont là. 2018, les amis rares. Mais précieux. 2018, c’était la découverte de la méditation, la danse du vendredi soir, les pliés sur Havana, le thé dans un salon seule le jeudi, les repas en amoureux, la saveur des instants graciles, si beaux de ne pas être exceptionnels, la chaleur du banal, tisane verveine et chocolat d’équateur. 2018, c’était, encore, nos échanges riches, et vifs, et libres, et fructueux. En 12 mois, on a débriefé des dizaines de films, et aussi des saisons entières de séries, on a tout analysé comme des professionnels en chaussettes, on a utilisé des mots compliqués sous des plaids avant de faire des plaisanteries d’enfant, celles qu’on se faisait quand on n’avait pas 20 ans. On a dansé n’importe comment sur la musique italienne des années 60, on s’est souri, consolés beaucoup, on s’est aidés à grandir, au fond. Et on a fait des projets, de beaux et forts et fous projets. 2018. L’amour en vrac, les élans en avant, sur tous les fronts. Et l’épanouissement en moi d’une douceur, parfois frêle, parfois brisée, mais présente toujours, nourrie de tout ce flou tendre de notre triangle.

Le monde peut tourner. Je suis riche de tout ce passé que je garde contre moi comme ces robes usées qu’on se refuse à jeter. Grande de tout ce flot qui sonne en douze fois, bruyant, inattendu, libre, parce que c’est l’apanage du temps qui passe. La liberté. 

Le pain encore chaud

-Texte paru dans Simple Things, numéro 29 (Sept 2018)-

Je range la monnaie sans compter les centimes, je salue dans un sourire, je sors de la boulangerie avec le plus précieux des enfants sous le bras. En le prenant contre moi comme un ballon, je l’ai senti : il est encore chaud. Je sors et je lève la tête, la rue murmure, le soleil est doux, je rentre chez moi avec un trophée. Je presse le pas.

Je n’aime pas le pain chaud. Cet aveu peut surprendre, parce que tout le monde aime le pain chaud, le pain chaud est nécessairement aimable. La croute que l’on caresse, puis que l’on casse avec le pouce, la mie qui chante, l’ensemble qui fond lentement sur le palais et qui ne se laisse pas bien mâcher, comme une éponge un peu élastique. Il faut savourer le pain chaud comme un mets assez rare, alors qu’il est si ancestral et si commun : sa durée de vie est très courte, le pain chaud est une friandise éternelle accordée dans l’instant. En quelques minutes, il perd tout son charme, il pâlit et délaisse son excitant attrait. On ne savoure jamais autant le pain froid que le pain chaud. Finalement, il y a, dans le petit morceau de baguette encore brûlant que l’on grignote sur le chemin du retour, tout le rappel de l’éphémère dans la beauté -mais on philosophe rarement en mangeant du pain, ce qui est dommage.

Moi, le pain chaud, je le trouve trop fort, comme un alcool trop vieux, je le trouve chargé d’une lourdeur qui me déplaît. Je le trouve prétentieux de son exception, affirmant, dans sa bouillante tentation, qu’il est bien plus délicat de distinguer le bon pain du mauvais lorsque celui-ci brûle la langue. Froid, bon pain ne saurait mentir. Chaud, on peut encore tout confondre, et cette vaste injustice est trop méconnue. Le pain chaud à peine cuit, en bouche, a une saveur de four, de farine, une saveur toute aqueuse. Je le préfère sec, comme un peu plus véritable, comme dépouillé, démaquillé et sincère. Une version de lui plus sage, plus calme, plus honnête. J’aime le pain lorsqu’il est vulnérable. J’ai le sentiment de ne le rencontrer vraiment que s’il est froid, comme s’il était hors scène, en costume de ville. Le pain chaud est un capricieux artiste qui ne fait aucun rappel. Il entre, récite son texte avec une assurance désarmante, les femmes se pâment, les enfants en redemandent, puis il sort sans même saluer. On voudrait le garder, il est déjà parti.  

Et pourtant, il flotte autour du pain chaud une fascinante aura. Je dis que je ne l’aime pas, mais c’est un peu faux, je ne l’aime pas sur le plan du goût, mais ce sens mis à part, j’aime tout de lui. J’aime la précieuse rareté de son parfum, fort, aux puissantes notes de déjeuners d’enfance et d’appétit simple. J’aime son réconfort dans le creux du bras, lorsqu’il est entouré d’un petit papier, et que, même ainsi, il laisse un peu de farine sur la veste. J’aime le contentement qu’il suppose chez l’acheteur, comme une satisfaction d’avoir accompli un petit exploit, d’avoir fait une belle affaire, puisque pour le même prix, on a quelque chose qui nous semble un peu au-dessus de l’ordinaire. J’aime la jalousie qu’il éveille dans l’oeil du passant, parce que, même si nul n’est responsable des idées qu’il fait naître chez les autres, le pain encore chaud est une sorte de tentation ambulante très puissante. Par dessus tout, j’aime le sourire de la maison, une fois la porte franchie, le regard des petits et de ceux qui le sont un peu restés, et la petite fierté inévitable et universelle, lorsque l’on dit « j’ai acheté du pain, il est encore chaud ! ».

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