Les mots ailés

Céline Gabaret

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S’il y a bien une phrase tarte à la crème que je déteste, c’est le fameux « Tout ce qui ne tue pas rend plus fort ». C’est une phrase de Nietzsche, et de Goethe avant lui. Et s’ils avaient écrit « tout ce qui ne tue pas tue un peu quand même », nous n’en serions pas là. La citation première, mal comprise, mal reprise, consiste pour l’opinion commune à cultiver l’idée selon laquelle la souffrance a un sens. Cela revient souvent à légitimer la douleur, et c’est l’occasion, pour celui qui se relève d’une épreuve, de se dire qu’au moins, il n’a pas fait cela pour rien parce qu’il serait plus fort après -ce qui, si l’on y réfléchit bien, est non seulement une idée absurde mais aussi dangereuse. Je ne pense pas que l’on « s’endurcisse » en vivant des drames, je ne pense pas que l’on soit plus grand que ce que l’on était avant en se prenant des murs. 

Mais je reste persuadée que pour toute absurde qu’ait l’air l’épreuve, il est possible de lui trouver un sens a posteriori. Sans doute faut-il moins envisager cette entreprise comme un impératif transcendantal qu’un jeu de l’esprit, comme on résout une énigme dans les cahiers de vacances. Nos actes tragiques ne nous rendront pas « plus forts », ils nous laisseront indubitablement abimés quelque part, enrichis de quelque chose, comme ces vieux objets qui sont beaux de leurs griffures et leurs éclats de peinture. Armés d’une sagesse nouvelle, d’un goût de larmes et d’un désir de vivre un peu plus furieux, un peu plus vrai.

Et il nous reste, une fois l’épreuve passée, à nous toucher nous-mêmes avec incrédulité comme on palpe un blessé ; il nous reste à regarder du côté du soleil levant, du côté des rêves, et de l’océan. Il nous reste à embrasser le reste à vivre, avec une nouvelle ride, mais debout. 

Le pain encore chaud

-Texte pour SimpleThings, numéro 29 (Sept 2018)-

Je range la monnaie sans compter les centimes, je salue dans un sourire, je sors de la boulangerie avec le plus précieux des enfants sous le bras. En le prenant contre moi comme un ballon, je l’ai senti : il est encore chaud. Je sors et je lève la tête, la rue murmure, le soleil est doux, je rentre chez moi avec un trophée. Je presse le pas.

Je n’aime pas le pain chaud. Cet aveu peut surprendre, parce que tout le monde aime le pain chaud, le pain chaud est nécessairement aimable. La croute que l’on caresse, puis que l’on casse avec le pouce, la mie qui chante, l’ensemble qui fond lentement sur le palais et qui ne se laisse pas bien mâcher, comme une éponge un peu élastique. Il faut savourer le pain chaud comme un mets assez rare, alors qu’il est si ancestral et si commun : sa durée de vie est très courte, le pain chaud est une friandise éternelle accordée dans l’instant. En quelques minutes, il perd tout son charme, il pâlit et délaisse son excitant attrait. On ne savoure jamais autant le pain froid que le pain chaud. Finalement, il y a, dans le petit morceau de baguette encore brûlant que l’on grignote sur le chemin du retour, tout le rappel de l’éphémère dans la beauté -mais on philosophe rarement en mangeant du pain, ce qui est dommage.

Moi, le pain chaud, je le trouve trop fort, comme un alcool trop vieux, je le trouve chargé d’une lourdeur qui me déplaît. Je le trouve prétentieux de son exception, affirmant, dans sa bouillante tentation, qu’il est bien plus délicat de distinguer le bon pain du mauvais lorsque celui-ci brûle la langue. Froid, bon pain ne saurait mentir. Chaud, on peut encore tout confondre, et cette vaste injustice est trop méconnue. Le pain chaud à peine cuit, en bouche, a une saveur de four, de farine, une saveur toute aqueuse. Je le préfère sec, comme un peu plus véritable, comme dépouillé, démaquillé et sincère. Une version de lui plus sage, plus calme, plus honnête. J’aime le pain lorsqu’il est vulnérable. J’ai le sentiment de ne le rencontrer vraiment que s’il est froid, comme s’il était hors scène, en costume de ville. Le pain chaud est un capricieux artiste qui ne fait aucun rappel. Il entre, récite son texte avec une assurance désarmante, les femmes se pâment, les enfants en redemandent, puis il sort sans même saluer. On voudrait le garder, il est déjà parti.  

Et pourtant, il flotte autour du pain chaud une fascinante aura. Je dis que je ne l’aime pas, mais c’est un peu faux, je ne l’aime pas sur le plan du goût, mais ce sens mis à part, j’aime tout de lui. J’aime la précieuse rareté de son parfum, fort, aux puissantes notes de déjeuners d’enfance et d’appétit simple. J’aime son réconfort dans le creux du bras, lorsqu’il est entouré d’un petit papier, et que, même ainsi, il laisse un peu de farine sur la veste. J’aime le contentement qu’il suppose chez l’acheteur, comme une satisfaction d’avoir accompli un petit exploit, d’avoir fait une belle affaire, puisque pour le même prix, on a quelque chose qui nous semble un peu au-dessus de l’ordinaire. J’aime la jalousie qu’il éveille dans l’oeil du passant, parce que, même si nul n’est responsable des idées qu’il fait naître chez les autres, le pain encore chaud est une sorte de tentation ambulante très puissante. Par dessus tout, j’aime le sourire de la maison, une fois la porte franchie, le regard des petits et de ceux qui le sont un peu restés, et la petite fierté inévitable et universelle, lorsque l’on dit « j’ai acheté du pain, il est encore chaud ! ».

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