Couple : nos clés à nous

L’autre jour, j’ai lu toute charmée l’article de Célie : elle y liste ces petites attentions qui rendent plus douce une relation à distance. (Allez-y, il est chouette.) Je n’ai jamais vécu de telle histoire, notre relation à nous est plutôt fusionnelle, et nous avons assez tôt admis que nous étions totalement incapables d’être loin l’un de l’autre au-delà d’un certain seuil d’heures, situé très bas.

Je me suis dit que j’écrivais souvent sur l’amour dans les pages des Mots Ailés, et que c’était un sujet qui m’était cher (et que vous aimez bien, je crois), et pourtant, je n’ai jamais réfléchi à donner des sortes de petites astuces qui rendent la vie à deux plus lumineuse. La liste qui suit n’est pas vraiment une « liste des trucs pour bien vivre en couple », rien que cet intitulé me fait rire, parce qu’il serait promesse bien orgueilleuse et bien impossible à tenir. Non, je ne prétends certainement pas détenir des astuces imparables pour laisser l’amour fleurir tout partout autour de mon chemin, même si j’aimerais bien. Toutefois, il y a de petites choses qui font que nous sommes heureux, à bien y réfléchir. Elles sont sans doute subjectives, et je reste persuadée qu’il tient à chaque couple de définir les siennes. J’en glisse quelques unes là, comme ça, qui sait : elles pourront vous inspirer. Ou au moins, vous faire sourire.

-Multiplier les attentions. Se faire des cadeaux, tout le temps, pour la moindre occasion. Pour nos anniversaires, l’anniversaire de notre rencontre, de notre premier baiser, de notre demande en mariage, de notre mariage lui-même, pour nos fêtes, pour la Saint-Valentin, pour Noël, le nouvel an, la rentrée, le jour des vacances. Je suis toujours très triste lorsque j’entends les gens dire « non, telle occasion, on ne la fête pas, nous. » La vie est trop courte pour manquer les occasions de fêter des trucs, mais dites, êtes-vous fous. Nous, on fête absolument tout ce qui passe. Modestement, à notre manière, sans cadeau clinquant : une mini-attention suffit, ou même un détail que l’on aurait acheté de toute façon, un bol, un paquet de pâtes rares, une tablette de chocolat, une rose, une crème pour les mains, une poignée d’amandes fraiches, ou tout autre petite chose que l’on choisit juste pour l’autre et que l’on prend le temps d’emballer. Ou même simplement un petit mot. Mais on le dit, que c’est la fête, dès le matin, c’est un jour spécial, un jour marqué d’un soleil, et c’est joli.

-Multiplier les attentions sans raison. Ah oui, il n’y a même pas besoin de (bon) prétexte. Juste comme ça, glisser une surprise sur l’oreiller, laisser un mot à côté du café le matin, revenir avec des fleurs (ou un chausson aux pommes) (ou un pain aux raisins) (oui je suis enceinte). (Opt : tenir une liste d’idées de cadeaux potentiels pour l’autre, pour dans un mois, six mois, dix ans.)

-Être transparents. Tout se raconter, de nous, des autres, de la journée qui vient de s’écouler. (Se raconter ce qu’on a mangé le midi, oui oui.) Savoir dire les ombres, les lumières, les rancunes même. Se raconter nos rêves, dire ce que l’on ressent, là où on a mal, dire si on est frustré, déçu, fatigué, admiratif, multiplier les adjectifs. Demander à l’autre comment il va, tout le temps. On ne demande jamais trop comment ça va.

-Savoir se disputer. Avoir l’amour nécessaire de l’autre et de soi pour oser tout dire, pour risquer de laisser le ton monter, pour que tout s’apaise ensuite.

-Chercher le bonheur de l’autre. Chaque jour, chaque nuit, garder en soi comme unique mission celle de rendre l’autre heureux. Savoir que l’autre a aussi cette mission secrète et espérer la remplir aussi bien que lui, parce que, oh là là, il la remplit si bien.

-Se souvenir que rien ne compte autant que l’autre dans la vie. Savoir démissionner de tout pour l’autre. Se souvenir que le travail, les soucis, les réussites, l’argent, le succès, la notoriété, le monde, (le blog), le sport, les livres, le matériel : tout est moins important que notre chemin à deux. Se mettre d’accord sur l’idée assez tôt quand même.

-Mettre des mots. À l’oral et à l’écrit. N’avoir aucun tabou. Savoir formuler ce que l’on ressent, écrire à l’autre ce qui fait qu’on lui est reconnaissant. Savoir dire les petites choses, et les choses essentielles. Ne pas avoir peur de dire, de tout dire, toujours.

-Créer des routines. Lecture d’un chapitre de ce livre tous les soirs (c’est vécu, oui). Épisode de cette série le lundi. Pizza du vendredi. Apéritif dans les jolis verres. Tisane dans nos tasses attitrées. Ne pas avoir peur de faire comme des petits vieux, rire de nous.

-Passer du temps ensemble. Le plus possible. Tout le temps. Avoir le coeur brisé de se séparer quelques heures. Ne jamais dormir loin l’un de l’autre, sauf en cas de force majeure. Tout le temps qui passe ne se rattrape guère, tout le temps perdu ne se rattrape plus (disait Barbara, cette boute-en-train).

-Partir en voyage à deux, se perdre, s’énerver, tomber d’accord sur le programme, le modifier sans arrêt,  rire en courant sous la pluie, connaître l’autre en voyage. (Parce que ce n’est pas le même autre qu’à la maison.) L’aimer encore davantage.

-Rester soi-même. Ne pas négliger ses propres goûts, cultiver les différences, se connaître soi pour le rester en profondeur. Ne pas faire de compromis qui mène à s’oublier. Aider l’autre à se connaître et à s’aimer.

-Pardonner.

-En cas d’inquiétude sur une coiffure, sur des vêtements, sur l’apparence en général : toujours trouver les mots pour rassurer en profondeur.

-Échanger nos assiettes de pâtes dans les trattorie.

-Se dire qu’on s’aime tout le temps, tous les jours. Pas sans y réfléchir. Pas pour entendre « moi aussi » en retour. Juste le dire pour de vrai parce qu’on le pense.

-Dire merci, merci d’avoir fait la vaisselle, d’avoir mis une machine, d’avoir repassé, d’avoir passé le balais, de m’avoir dit ça hier, merci.


-Se faire des bisous. Même si ce n’est pas le moment. Même si je suis en train de couper des légumes et que ça me gêne. (Même si je suis un peu une autiste et que des fois je suis récalcitrante aux bisous.) Même si tu es en retard et sur le pas de la porte. Même si c’est cliché, même si ça fait du bruit, même dans le cou, même un peu trop vite. Cultiver la tendresse.

-Se blottir l’un contre l’autre au moins une fois par 24 heures.

-Faire des compliments. Savoir les accueillir. Savoir les donner.

-Si l’autre hésite à se faire un achat plaisir, toujours le pousser à le faire.

-Se caresser la main la nuit en cas de micro-réveil.

-S’envoyer des messages tout le temps. Avec des dessins dedans. (Même si c’est une liste de courses.)

-Savoir ce que l’autre attend comme preuve d’amour, et savoir ce que l’on attend comme preuve d’amour. Ce tiret-là mériterait un article à part entière. Trop de personnes l’ignorent, ils croient dire « je t’aime » en menant telle ou telle action, que l’autre n’analyse pas comme telle, et inversement. Ça mène à des incompréhensions terribles, cette histoire. Certaines filles, par exemple, voient une preuve d’amour dans le fait d’être invitée au restaurant de manière impromptue. C’est sûr, c’est joli, c’est romantique, et je les comprends. Mais pour moi, c’est comme une langue étrangère, ce n’est pas comme ça qu’on me dit « je t’aime », et si mon amoureux faisait ça, je risquerais de ne pas être vraiment heureuse, de râler peut-être, ce qui lui ferait de la peine, parce qu’on ne se comprendrait pas. Certains hommes (dont des gens très bien) analysent comme « je t’aime » le fait que leur amoureuse se mette en robe alors qu’elle n’en porte jamais, ou s’apprête particulièrement, alors que le mien préfère que je sois, au contraire, en mode « apparence cocooning que lui seul voit». On ne peut pas donner de preuve d’amour sans savoir ce qui en est une pour l’autre. Moi, quand je fais une pizza maison, c’est analysable comme un « je t’aime », il le sait, et il sait que je sais qu’il le sait. Lui, lorsqu’il m’offre une surprise, cherchée avec soin, il sait que je vais fondre, que je recevrai en plein coeur tout ce qu’il a fait comme une preuve d’amour. (Et alors, il est fier et heureux.) (Et tout le monde est content.)

J’entends parfois des amis couples qui ne vont pas très bien, et qui, sans fouiller bien loin, pensent que l’autre est ingrat, qu’il ne les comprend pas. Ils ont peur l’un et l’autre de ne pas être aimés, alors qu’ils le sont, simplement, ils ne l’expriment pas de la même manière et ne se parlent pas avec la même langue. Arrêtons de penser que « l’autre a bien deviné », jamais, disons les choses. Le monde tournerait plus rond si on abordait davantage les vrais sujets, si vous voulez mon avis.

-Se faire rire. Faire des blagues. Ne jamais manquer d’auto-dérision. Rire de tout, de la vie. Dire « version » quand l’autre dit « diversion ». (Et alii.) Faire des blagues que seul l’autre comprend, sur des répliques de nos films à nous et des phrases entendues de profs il y a dix ans. Se donner des surnoms, les déformer, encore, jusqu’à ce que ça ne ressemble plus à rien, mais ce n’est pas grave. Chanter nos discussions sur l’air de chansons connues. Imiter une voix sans prévenir. Prendre l’accent créole, brésilien, marseillais, italien.

-Dédramatiser.

-Se rassurer. Pour tout. Savoir rassurer l’autre. Savoir demander à être rassuré(e). Se consoler, se protéger, se porter plus haut.

-Faire un bébé. Accepter sa révolution. S’emporter, avoir peur, se réconcilier, tout se dire, pleurer de joie, avoir hâte, se serrer l’un contre l’autre avec un bump au milieu. Se dire des mots d’amour. Se regarder dans les yeux. Savoir tout lire dedans. Se connaître si bien. S’aimer encore, encore plus fort.

Désacralisons le bonheur.

Depuis quelque temps, j’ai l’impression que le bonheur est à la mode et envahit les réflexions. Enfin, la quête du bonheur, le mieux être, mieux vivre, les « 10 astuces pour » trouver la (sa?) vie belle, pour corriger ses défauts, pour voir le verre en rose et la vie à moitié pleine. Moi-même, dans mes articles, j’adopte souvent un ton qui va vers le bonheur, la plénitude, le positif. Vous avez été plusieurs à me faire des remarques souvent envieuses à ce sujet, et à chaque fois, je me suis dit qu’il fallait vraiment que quelqu’un fasse un article là-dessus. Le voilà donc (sous vos yeux ébahis).

1. Le positif et sa bonne presse

Il fut un temps (et même plusieurs) où le bonheur n’était pas si omniprésent dans les littératures. Au contraire, il est difficile de trouver des romans classiques légers, qui rendent heureux, qui dépeignent une vie douce et enviable, qui donnent des astuces pour se sentir bien. Je me questionne souvent moi-même sur mon propre ressenti face à cela, parce que j’alterne, j’ai parfois des phases où j’ai envie d’un joli magazine léger qui s’avale comme une grenadine, puis d’autres où je savoure comme une liqueur Notre Dame de Paris (alors qu’avouons, ce n’est pas la franche rigolade là-dedans.) J’ai toujours eu un faible pour Hugo, mais aussi Flaubert, Stendhal, enfin, je vais paraître soit intello soit bien naïve, mais c’est tout de même tellement beau, avouez. Comme s’il paraissait antithétique d’écrire un bon roman et d’écrire un bon roman positif et léger qui finit bien. (Non, Marc Lévy n’a pas réussi, non.)

Bref, je ne sais pas si c’est lié, mais j’ai le sentiment que nous vivons à une époque où le bonheur est à brandir partout, un graal à chercher coûte que coûte. On l’étale, on l’autopsie, on le promet. Paradoxalement, j’ai bien peur que notre âge compte beaucoup d’insatisfaits, de névrosés, de dépressifs, qui s’affligent souvent en silence de ne pas parvenir à atteindre ce sésame qui semble si facile pour les autres.

Je préfère devancer tout faux procès : je n’ai jamais dit, ni pensé, que ces articles et ouvrages sur le mieux vivre et la pensée positive soient mauvais, ou à éviter. Au contraire, il y en a de très bons. Je dis simplement qu’à trop vouloir se tourner vers les lectures « heureuses » en évinçant la tristesse, on risque l’objectif contraire au premier, on sacralise un bonheur idéalisé, et on en vient à éprouver parfois une forme de frustration, d’insatisfaction, voire de culpabilisation.

Alors, premier rectificatif : les blogueur/ses, les instagrameur/ses, les coaches, les journalistes, les écrivains,  ceux et celles qui publient des oeuvres complètes (romans ou ouvrages techniques) tournées vers le bonheur NE SONT PAS TOUJOURS HEUREUX, SOURIANTS ET SATISFAITS. C’est dit. J’aime à me le rappeler lorsque moi-même, je commence à sentir poindre une touche de jalousie en lisant les bonheurs ou les conseils d’autrui: elle aussi, lui aussi, parfois, n’a pas le moral, voire est carrément triste, voire pleure à chaudes larmes, ou en a marre de son métier, ou de telle douleur, ou de tel souci. Au besoin, je fais donc ma révélation (nécessaire sans doute) et j’espère ne décevoir personne : moi aussi, les gars, des fois je n’ai pas le moral du tout, n’allez pas croire que je vois tout en rose. (Désolée de casser le mythe.)

Simplement, dans cet espace, et je pense que beaucoup d’auteurs sont dans mon cas, j’ai souvent envie de me tourner vers le positif, parce qu’il est là, parce que je veux le voir, parce que je me dis que c’est ce que j’ai envie de (vous) donner.

2. Le droit d’être triste

Au final, avec tout ce bonheur partout, j’ai peur que l’on développe une absence d’acceptation de la tristesse.

Il y a quelques mois, j’ai vécu une chose difficile qui m’a vraiment mise à terre. J’étais en larmes, je ne savais pas qui appeler, et j’ai eu mon papa au téléphone. Dans cet appel, il a utilisé précisément les clés qu’il me fallait pour aller mieux. Ces clés étaient plurielles, et certaines ne correspondaient qu’à lui (et qu’à moi), donc il ne servirait pas à grand chose que je les expose ici. Mais la première était toute simple : il a commencé par dire « tu as le droit d’être triste ». Cette sorte de permission paternelle m’a délivrée d’un poids terrible, et j’y pense souvent, lorsque je rencontre la tristesse, en moi ou chez les autres. J’hésite à généraliser, et peut-être me trompé-je (j’espère!), mais je crois que dans la plupart des cas, nous ne nous autorisons pas cette affirmation toute simple. Et alors, la culpabilité d’être triste alors qu’on se dit (consciemment ou non) qu’on ne le devrait pas ne vient que grossir la tristesse elle-même.

Parfois, j’ai même listé toutes les choses qui allaient à l’encontre du « bonheur », sur un jour, une semaine, pour tout mettre à plat. «Liste de non-gratitude.» Pour me dire : d’un côté, ah oui, j’ai le droit d’être un peu triste, et d’un autre côté, oh, finalement, ce n’est pas si terrible. C’était vraiment bien comme expérience et je vous la conseille, j’ai adoré me sentir à contre-courant des fameuses listes de choses positives, je suis tellement une rebelle.

3. Le bonheur dans l’ordinaire

Une des grandes sources de frustrations à lire le bonheur des autres tient aussi dans cette idée absolue et éthérée que nous avons tous du bonheur, et qui, par définition, est insaisissable. Nous avons toujours un peu vite le sentiment que notre vie n’est pas formidable, que la journée qui vient de s’écouler n’était pas extraordinaire, autant qu’elle pouvait l’être (d’après nous!) chez les autres. Il est si facile pour nous tous d’envier tel ou tel aspect de la vie des autres, de se dire « il/elle a ça », « il/elle peut faire ça », comme s’il était dans notre nature de trouver ailleurs précisément ce qui pourrait nous manquer. Nous oublions que nous sommes tous les chanceux de quelqu’un d’autre.

Dans toutes nos vies, il y a des ombres et des clartés, en fonction de nos chemins, de nos priorités, de nos choix, des hasards aussi. Nous sommes au coeur d’une toile gigantesque avec des couleurs variées, qui ne sont pas celles des autres, et il devient souvent difficile de se réjouir simplement de nos propres couleurs sans en chercher de nouvelles. Nous sommes prompts à penser que les autres ont de la chance, sans assez savourer la nôtre, alors qu’elle est bien là.

Je crois aussi qu’une de nos erreurs est souvent de chercher l’intense, le puissant, le sensationnel. Mais la vraie bonne journée, ce n’est pas ça, ou pas seulement ça. Parfois, un café tout seul chez soi, sans être avec quelqu’un d’autre dans un lieu extérieur et de la mousse qui dessine un coeur sur le dessus de la tasse, eh bien, c’est le bonheur aussi. Parfois, simplement prendre une douche chaude, manger un repas simple, regarder la nuit, avoir un lit à faire, installer une routine, goûter l’ordinaire du quotidien, ce n’est déjà pas si anodin en terme de chance et de bonheur.

J’allais oublier : comme une évidence, quand je réfléchis sur le bonheur, j’aime chercher quels sont mes vrais buts dans la vie, parce qu’on ne peut raisonnablement pas courir plusieurs lièvres à la fois. Vous enviez votre amie qui part au Paraguay? Peut-être que vous, vous ne voyagez pas, mais que vous avez d’autres projets, des études en cours, un couple en construction, parce que votre priorité, vous l’avez mise ici – et c’est très bien comme ça. Vous regardez avec jalousie une vie avec des fêtes, des amis, un épanouissement social confirmé ; mais peut-être qu’au fond, ce n’est pas votre envie profonde! Faire le point permet de relativiser, et, aussi, d’abandonner toute frustration. Et là encore, j’ai trouvé la mise à l’écrit bien précieuse.


Finalement…Je ne pense pas qu’il faille éviter de penser à notre statut d’heureux(ses), ni qu’il soit souhaitable de cesser totalement tout diagnostic à cet égard. Simplement, je crois que parfois, nous en venons à nous transformer en chercheurs d’or alors que le bonheur se cache au fond de nos poches.