Sensibles

Sensible-Lesmotsailés

Vous, vous que l’on dit rares mais qui êtes si nombreux,
Vous si fragiles et si vacillants,
J’aimerais vous parler à vous, vous que j’aime tant,
Vous,
Les Sensibles.

Vous, vous vous promenez en arabesques en feignant la ligne droite, vous êtes les maîtres du détour en revendiquant la ligne pure. Vous prenez tout de front, à pile ou face à face, en fracas et frissons, et vos larges pupilles sont les puits où viennent s’abandonner toutes les spongieuses émotions du monde, sans s’essorer devant la porte.
On vous parle tout bas, vous entendez les violentes orgues des vacarmes, on vous évoque un ligne de soliste, vous entendez les sifflants accents de la symphonie : vous êtes rois du contre-point là où les princes du simple se perdent. Vous portez dans les veines écartelées d’avoir dessiné le pays des larmes la frilosité de trop souffrir l’Extérieur. Et pourtant, pourtant, vous allez sans cesse vers lui, vers l’Autre, trouvant dans l’Amérique des découvertes humaines le plein épanouissement de votre cœur en même temps que sa fracture ouverte.
On vous dit compliqués, vous êtes si limpides, limpides dans vos doutes, ceux qui font l’arc-en-ciel de vos nuances, ceux qui vous font petits d’avoir le cœur si grand. À livre ouvert, vous tournez les pages sur la pointe des doigts, et n’êtes en délicatesse majuscule qu’avec les indélicats minuscules. Vous les roseaux pensants à l’ombre des durs, vous ne souffrez que le doux, vous êtes si vulnérables derrière vos paumes tendues. Vous, vous les sensibles, vous qui pleurez si l’on vous parle du passé, vous qui tremblez si l’on vous chante du futur, vous qui recevez la moindre écume des jours comme un séisme des nuits, vous qui cachez plus ou moins bien la tectonique du cœur, en titubant dans des murmures bruyants, vous qui vous sentez si blessés si souffrants si petits si perclus, vous…Je suis des vôtres. Et, même, nous sommes des milliers.

Des milliers, partout, de cette communauté en clair-obscur, de cette race sans stigmate et sans bouclier, de cette engeance aux mille ancêtres, qui frémit portée par les marées montantes de ses regards. Tous, nous sommes là, regardez bien, regardez mieux. Nous avançons le pas hésitant sur une corde que nous craignons, avec le masque serein qui cache nos béances, mais qui ne garde pas d’engloutir la moindre poussière extérieure. Nous tremblons autant des autres que de nous-mêmes, mais nous voyons tout, nous sentons tout, clair comme sanglot de roche. Nous sommes parfois gauches des courbatures de cœur qui n’ont pas le répit de guérir avant d’être à nouveau tiraillées. Nous ne savons pas toujours tout dire, nous ne savons pas toujours tout mettre au jour, prenant le parti de la sous-exposition de peur de cramer les lignes ; nous respirons en noir et blanc et nos larmes sont notre seul pourpre.
Vous autres, ne vous moquez pas, ne (c)riez pas, ne soyez pas des aveugles de notre pays. Soyez gentils, ne parlez pas froidement aux fiévreux du sentiment, parce qu’au fond…Nul ne sait combien vous êtes des nôtres autant que vous-mêmes.

*meH2ter, mater, mère

Ma maman à moi, elle n’aime pas le rose. Et pourtant elle en a plein le cœur, et, à force de trop sourire, elle a de toutes petites rides au coin des yeux. Je crois qu’elle ne les aime pas beaucoup, mais elle m’a toujours dit qu’elle préférait avoir des rides d’avoir trop souri, alors je l’écoute, et je m’entraîne. Je ne suis pas certaine d’avoir une pratique très assidue, mais je promets de progresser au deuxième trimestre.

Ma maman, elle est jolie, elle est très jolie. J’aurais bien aimé moi aussi être une grande femme brune avec des jambes très fines, des épaules carrées, des joues toutes douces même quand elles ne sont pas poudrées, et une voix de soprane. Ma maman, c’est une entière, et moi je suis souvent une moitié. J’aurais bien aimé raconter qu’il n’y eut jamais d’orage entre nous : ce ne serait pas vrai. Après tout, la mer(e) après l’orage, c’est ce qu’il y a de
plus joli. Elle est bien loin de moi, je ne suis pas comme elle. Elle vit en bleu vif et je vis en pastel.
Elle a les mollets musclées d’avoir fait du vélo et d’avoir marché sa vie d’un pas décidé, elle aime les chiffres, elle sait tout compter dans sa tête, elle n’a même pas besoin de crayon. Moi, je fait mine d’inspecter la monnaie qu’on me rend avant de dire au revoir, mais en fait, je n’arrive pas à calculer s’il y a le compte. Après, je pars sur la pointe des pieds en faisant doucement glisser les pièces dans mon petit porte-monnaie, et on entend un joli bruit de ruisseau de ferraille, et puis j’aime la sensation que cela fait dans les doigts.
Ma maman, elle calcule, moi, je ruisselle.
Quand j’étais petite, elle s’énervait parce que je ne marchais pas assez vite. Et puis mes livres, j’étais perdue dans mes livres, trop pleins de lettres et d’idées de ruisseaux. Quand j’étais petite, vraiment plus petite, elle me prenait sur ses genoux le dimanche soir, dans la cuisine, pendant que la cocotte minute préparait toute seule des gros légumes de la soupe. Techniquement, il fallait que je sois en pyjama avec ma grosse peluche et que ça sente la carotte qui cuit pour que l’affaire soit efficace. Maintenant que je suis grande, je me rends compte que cela a dû passer vite, pour elle, que j’ai dû grandir vite, alors que j’ai eu l’impression que c’était long. Cela ne me dérange pas, cette sensation de longueur, parce que c’était bien, c’était doux, ma robe de chambre rose, alors qu’elle n’aime pas le rose, mes cheveux mouillés de petite fille, son odeur de maman, et celle de la cocotte minute qui siffle toujours trop tôt. Nous avons tous l’impression que notre enfance a duré plus longtemps que ce qu’elle a réellement duré, c’est pour ça qu’il faut tellement faire attention aux enfances des autres. Je ne suis pas sûre que son enfance à elle a été vraiment incroyable, sans avoir été catastrophique non plus. Je sais juste qu’elle en a tiré toute sa force de caractère, et qu’elle n’a jamais voulu se laisser faire, c’est pour ça que maintenant, elle peut rester ferme dans ses décisions, en plus de faire des scores inhumains à 2048, et de maîtriser l’art de crier « à table » ou « bonne nuit » avec sa voix de soprane.
Elle a fait de la danse, avant, et, avec le temps, ses articulations se sont un peu raidies. Je trouve que ce n’est pas grave parce que c’est son esprit qui s’est assoupli, comme pour rétablir l’équilibre.
L’équilibre, j’aimerais bien le trouver, dans ma vie, parce qu’à force d’avoir voulu être entière et perfectionniste, à force d’avoir cherché l’action, je suis parfois encore moins pastel qu’elle maintenant. Ce qui me console, c’est qu’elle me prépare toujours un thé que j’aime, alors qu’elle boit du café, et que, si je viens, elle aura acheté du pain noir aux graines et aux figues parce qu’elle sait que c’est une des rares choses que j’aimerais manger. Des fois, elle ouvrait un paquet de gâteaux juste pour moi, et si je n’en prenais pas, même pas un tout petit bout, elle ne se vexait même pas ; cela m’emplissait d’une tristesse plus âpre que le thé mais elle a toujours fait comme si ce n’était pas grave. Je sais qu’elle voit bien plus clair en moi qu’elle ne l’a jamais dit, bien plus clair que son café noir.
Ma maman, si elle avait pu, elle aurait voulu être pharmacienne.
Je crois qu’elle aurait été une merveilleuse pharmacienne, parce qu’elle aurait pris soin des gens, et c’est une activité qu’elle aurait aisément mené à plein temps. A la place, elle fait des comptes pour plein de grandes personnes un peu riches.
Pourtant, elle ne comptera jamais pour eux autant qu’elle compte pour moi, et me rendre à cette évidence me fait faire des progrès en matière de rides de sourires au coin des yeux.