Dans ma bulle

J’ai 10 ans.

Comme dans la chanson. La chanson, je la connais par cœur. Comme toutes les chansons. Comme tous les textes que je lis plusieurs fois. Ce qu’on me dit s’imprime dans mon cerveau, sans que je fasse le moindre effort. Sans même que je le veuille.
Ce que je lis dans mon besoin boulimique de feuilleter sans relâche tout ouvrage que les grandes personnes me mettent entre les mains, je le retiens. Tout est sur le disque dur. Un disque surchargé.  Patientez, 210 mises à jour sont à l’œuvre.
J’ai 10 ans, mais dans ma tête, j’en ai parfois 40. Je suis incollable sur le conflit israëlo-palestinien, sur les ministères de la cinquième république, sur les capitales économiques et les PIB du monde entier.
J’ai 10 ans, mais parfois, j’en ai 3. Si par malheur je m’érafle la main en sortant mon classeur, je ne peux réprimer des larmes paniquées. Je ne sais jamais l’heure qu’il est, ni même si nous sommes le matin ou l’après-midi. Des médecins ont dit que j’étais un petit garçon malade. Autiste, avec un A comme A part. Je ne suis pas assez autiste pour être placé en dehors du système d’éducation classique, mais trop pour y être bien. On m’a inscrit au collège, dans lequel, parfois, une dame m’aide à écrire le cours, parce que je ne peux pas écrire. Je n’arrive pas à tenir mon crayon. J’ai peur du stylo plume, de la colle et des ciseaux, je ne peux rien toucher. J’ai peur des autres, je ne peux pas m’en approcher trop près, j’ai peur de m’assoir sur une chaise sur laquelle d’autres se sont assis avant. J’ai besoin d’aligner ma table avec le tableau, de mettre mes affaires dans un certain ordre dans mon sac. Je gémis bruyamment en enlevant mon k-way, parce que les manches sont trop serrées et qu’elle se coincent au niveau du poignet.
Il ne faut pas mettre un dictionnaire sur ma table, sinon, je le lis, comme un roman, je me coupe du reste du monde, et on a beau m’appeler, je ne lève pas la tête. Si on me l’enlève, je pleure.
Parfois, je comprends tout. Parfois, je n’y comprends rien.
Les autres sont gentils avec moi, pourtant. Ils m’aident à me repérer dans la journée, à aller d’une salle à l’autre. Ils me donnent leurs notes pour que maman les photocopie, mais, de toute façon, je connais déjà tout. Ils rient souvent à mes blagues, de drôles de blagues, un peu décalées. Je ne suis pas toujours gentil avec eux, alors ils ont du mérite. Je parle aux grands comme aux petits de la même manière, je n’adapte ni le vocabulaire sophistiqué, ni le ton parfois familier, souvent présomptueux, qui sont le miens. On peut me poser trois fois la même question avant qu’elle ne touche mon cerveau détraqué. Quand on insiste et qu’on me la pose une quatrième fois, je peux m’énerver en donnant la réponse qui me paraît si évidente. Les autres, décidément, j’ai du mal à les comprendre.
Autiste, parce qu’auto-vivant. Je ne vis que tourné vers moi. Auto-pensant, auto-voyant. Tout tourné vers mon petit Moi. Pourtant, je suis incapable de vivre seul. Il me faut un assistant pour tout, pour m’aider dans les tâches les plus simples, parce que je suis embourbé dans mes peurs. Dans ma tête, comme ciel de mon si vaste champ de connaissances, il n’y a que des nuages de frayeurs. Un ciel bas et lourd, un couvercle pesant, des aplats de gris. J’ai si peur, j’ai peur de tout, de moi et des autres. Autiste, avec un A, comme dans Aidez-moi.
Je vis dans une bulle. Je ne suis jamais assez protégé, toujours en danger, jamais assez rassuré. Je suis désarmant. A comme dans Attachant.

Entre Jean-François et moi

Je ne peux pas voir la tête de Jean-François Coppé sans éprouver une affection sans bornes. Non, ne partez pas! Bien consciente qu’il s’agit d’un constat qui pourrait, à brûle-pourpoint, en effrayer plus d’un, je ne peux me limiter dans ce billet à cet aveu. Il faut donc que j’explique cet élan irrépressible qui m’amuse et me tient, sans qu’il me soit possible de le faire tout à fait rentrer dans les cadres de la raison.
Il faut, pour me comprendre, remonter un peu le temps. En juillet 2009, je passais les oraux de l’agrégation au lycée Henri IV, dans le Vème. (Je sais, ça jette. Cet élément n’a rien d’une vantardise, cela fait simplement partie de cette histoire. C’est même son point de départ.) Il en est sûrement, parmi ceux qui me liront, qui ont partagé cette expérience et qui mesurent toute l’ampleur du trouble dans lequel on est plongé à ce moment fatidique. On se sait plus très bien ce qui se passe ailleurs, dans le monde, ni quel jour nous sommes ; on a le regard un peu vide, l’estomac noué, et au moment où l’on se présente devant le jury, on s’attend à tout. Il pourrait nous demander la recette des crêpes aux œufs, nous ordonner d’épeler notre nom à l’envers, nous forcer à effectuer une roulade arrière, et nous ne serions pas surpris outre mesure. C’est la magie de ces états seconds que l’on n’oublie pas, une sorte d’ivresse tant du corps que de l’esprit que l’on est ravi de quitter mais que l’on ne peut retrouver, même avec le meilleur champagne.
Ainsi, j’étais dans cet état ce beau jour de juin 2009. Je passais alors l’épreuve du commentaire improvisé, et ma main malheureuse piocha une fable de La Fontaine. Je revois ce couloir et cette table où, pendant une heure, j’improvisais un commentaire, puis je revois le jeune homme qui m’accompagna à la salle des jurys. Les accompagnateurs, avant et après les épreuves, sont des étudiants, souvent en HK et KH au lycée lui-même. A chaque fois, j’ai discuté avec eux, ce qui semblait les surprendre, mais me détendait bien. (J’ai été jusqu’à leur demander, le dernier jour, de me montrer leur système pour reconnaître la personne qu’ils devaient aller chercher dans la salle de préparation. J’ai vu, et c’est très drôle : ils ont un schéma de la salle de préparation, avec des numéros aux tables comme au restaurant, numéros qu’ils nous assignent au moment où nous choisissons notre place, au début de l’épreuve, trop hagards pour le remarquer. Bref.)
Ainsi, juste avant de rentrer dans la salle, le jeune homme me dit : « Vous avez de la chance, vous allez être face au jury dans lequel figure Jean-François Coppé. » Je le regardai avec ce fameux regard vide que j’évoquais tout à l’heure, sans réagir davantage que s’il m’avait dit que Mickael Jackson allait écouter mon travail sur le Rat et l’Huitre ; tout au plus, j’ai pu avoir l’esquisse d’un sourire crispé qui dut m’affubler d’une drôle de tête. Le brave garçon ouvrit la porte et m’annonça, et j’entrai. Je mesurai, fébrile, l’ampleur de la distance que j’avais à effectuer pour aller jusqu’à cette ridicule table de passage, pendant que me fixaient ces regards évaluateurs, regards que je croisais rapidement pour appréhender l’affaire à suivre : une dame moche, une dame normale avec des grosses boucles d’oreilles. Sur la droite, un homme, et c’est alors que je réalisai que Jean-François Coppé était assis là, parmi mon jury. Pendant que la dame moche redonnait les termes de mon sujet, et qu’une partie de mon cerveau regardait mon brouillon et se tendait vers l’exercice à suivre, l’autre partie de mon cerveau se livrait à un petit conciliabule intérieur. Il ne s’agissait pas, bien sûr, du vrai ministre, mais d’un homme qui lui ressemblait vraiment fortement. Les yeux étaient peut-être plus verts que bleus, mais l’ensemble demeurait frappant, et il allait falloir ramer pour ne pas se laisser distraire. Il n’était pas mon rapporteur, c’est à dire qu’il participerait seulement aux débats d’évaluation que la dame moche présiderait. C’était donc elle que je devais, avant tout, regarder. Au final, je n’ai plus pensé qu’à La Fontaine, mais le concours, je ne l’ai pas eu. C’était, entre Jean-François et moi, sans rancune.
Mais il y a un deuxième acte.
En juillet 2010, tenace, je passais de nouveau les oraux. Je ne sais pas très bien si c’est la détermination ou le manque de mesure qui me poussa à remettre mon jeu sur la table, mais j’y étais, encore, et j’ai franchi les mêmes portes gigantesques, arpentés les mêmes couloirs, charmants au demeurant. Lors de l’épreuve du commentaire improvisé, j’ai secrètement espéré retrouver mon ministre, mais il n’en fut rien. J’ai pioché un texte de Segalen, donc du XXème siècle, alors que notre cher ressemblant devait être un spécialiste du XVIIème, ou du XVIIIème tout au plus. Navrée de ce rendez-vous manqué, je l’ai pourtant bien croisé, la veille de ma dernière épreuve, dans un petit restaurant grec où nous sommes allés manger avec D. (Une excellente adresse par ailleurs, où nous allons à chaque fois que nous montons à Paris. On sait choisir, chez les Coppé.). Cette vision imprévue a permis de confirmer que je n’avais pas perdu toute ma raison lors de l’année passée et qu’il y avait bien quelque chose, et D. a  enfin pu voir cette légende vivante dont je lui avais parlé depuis un an. Pour rire, nous caressions l’idée qu’il serait mon examinateur du lendemain, lors de ma toute dernière épreuve, pour que le destin ait fait son office. Mais il ne faut jamais parier sur les facéties de la Fortune…
Le lendemain, je me levai à l’aube pour ma dernière épreuve. Il s’agissait de la Leçon, l’Épreuve mythique. Pour les non-initiés, il s’agit d’une drôle de torture qui mesure moins (ou tout autant) les capacités littéraires d’analyse et d’expressions que celles d’endurance physique et intellectuelle. Le jeu consiste à piocher un sujet à dormir debout (alors que l’on n’a précisément pas dormi) concernant une des sept œuvres au programme, de préparer une analyse et un exposé en trois temps sur ce sujet en six heures, et le passage doit durer 40 minutes, suivies de 15 minutes d’entretien qui permettent au jury d’achever d’échanger avec le candidat avant de le libérer. Si, avec du recul, c’est assez drôle.
Je me présentai donc à 7h45, je m’en souviens, ce samedi d’orage. Je tirai un billet sur lequel figurait « Marivaux, La première Surprise de l’Amour, I, 1 à 3″. C’était une Étude Littéraire, la bête noire des candidats : cela voulait dire que je devais analyser les trois premières scènes de la pièce, sans indication supplémentaire. J’aurais préféré qu’on me demande la recette des crêpes, mais je suis restée impassible et me suis installée à ma table de préparation, pendant, nous le savons désormais, que des étudiants accompagnateurs derrière moi notaient sur leur schéma de restaurant que j’étais en 12.
Et c’est là que la boucle se boucla, évidemment : j’ai revu Jean-François. Non seulement je l’ai revu, mais il était mon rapporteur, c’est à dire celui qui m’interrogeait et me notait. Pendant mon passage à l’oral, je ne pus m’empêcher de penser que les dieux grecs du petit restaurant m’avaient exaucée, et que les aléas du sort sont parfois amusants, étant donné la multitude de possibilités qu’offraient les nombreuses compositions de jurys pour ce concours. Et puis, le summum, la cerise sur le loukoum, le pompon sur le sirtaki, c’est que le courant avec Jean-François (ou était-ce avec Marivaux?) est particulièrement bien passé, qu’il m’a mis une note mirobolante, et qu’il m’a propulsée parmi les cercle restreint et envié des admis. Et le petit cuisinier grec, ce jour là, prépara ses aubergines sans se douter de rien.
Voilà pourquoi je bénis cet homme dont je ne connais pas le nom (si quelqu’un a une idée…) : pour moi, il reste Jean-François, qui m’a vu chuter sur La Fontaine mais qui a partagé mes avis sur Marivaux. Et quand je vois le vrai, le ministre, qui n’a probablement jamais lu La première Surprise de l’Amour, c’est plus fort que moi, il y a amalgame, fusion, comme cela arrive parfois lorsque l’on aime bien quelqu’un parce que l’on a simplement rêvé qu’il nous avait aidé en quelque chose.
Et puis, j’avoue, ce pincement au cœur m’amuse tant que je ne le réprime pas. Je me refuse à faire totalement rentrer mes élans affectifs dans les limites du rationnel, parce que la vie est plus amusante comme cela, et parce que les attaches informelles que l’on a pour des gens qui ne le méritent pas ne sont jamais de trop.
J’espère simplement qu’il ne se présentera pas en Avril prochain. Telle que je me connais, dans le secret de l’isoloir, arriverai-je à faire la part des choses?