Je croyais comprendre

Avant, je croyais savoir qu’une mère était prête à tout pour son enfant. Je lisais les mères, dans des livres de tous les âges, je lisais Andromaque et Hécube, cet amour éternel jeté à la face du monde depuis des millénaires. Je croyais comprendre. Je n’y comprenais rien. Et voilà que je saisis. Je ferais tout pour mon fils. Je ne dis même pas que je serais prête à mourir, bien sûr que c’est mille fois au-delà, c’est tout petit mourir, c’est presque facile. Je suis prête à bien plus. Je suis prête à soulever ciel et terre pour lui. Je suis prête à aller plus loin que n’importe quelle limite fixée par les hommes, par la norme, par mes propres pensées antérieures. Je déplacerais n’importe quelle pierre sur son chemin, ou sur le mien, pourvu que l’on prononce auprès de moi son nom. Je sais, au plus profond, qu’il me suffit d’imaginer son visage pour que mes forces soient décuplées. Pour que je devienne cette sorte d’héroïne, à la fois animale et divine, cette combattante prête à tout affronter. Je défierais le ciel comme on part en mer lors des nuits de tempête. Le vent peut déraciner les chênes, la pluie peut écraser le monde, je peux tout endurer, si je sais qu’il va bien, qu’il ira bien, si je peux encore sentir son odeur. Si je peux encore toucher sa tête, la douceur de sa nuque, la chaleur d’une peau que je connais mieux que la mienne. Et d’ailleurs, je crois que même si on me l’arrachait, je pourrais tenir debout, avancer encore, seulement si j’avais la certitude de lui, lui, quelque part. Je déploierais tout ce qui serait en mon maigre pouvoir pour conserver, comme on garde de l’eau dans le désert, la conception de ce qu’il est, sans limite de temps. Désormais, ce nom, la forme pure de son être dans son acception même abstraite, me ferait faire n’importe quoi.

Quelle folle histoire.

Quelle ancestrale, immuable, indescriptible histoire.

8 commentaires sur “Je croyais comprendre

  1. Petite mise en garde, pas pour plomber mais pour tempérer et éviter les déceptions des futures mères qui pourraient se projeter : ça ne fait pas ça à tout le monde, pas aussi lyrique, en tout cas pas 24/24 et 7/7.

    C’est super que ça se manifeste comme ça pour certaines femmes, mais pour d’autres — tout aussi humaines et belles à l’intérieur — c’est aussi très dur par certains aspects, c’est aussi parfois relou, c’est du boulot, on s’y perd un peu, on peut regretter par moments sa légèreté/liberté d’avant…

    Ces moments difficiles viennent avec d’infinis bénéfices, parfois il faut être un peu patiente pour les découvrir, mais je trouve ça important de ne pas peindre toujours un idéal de plénitude maternelle absolue, pour que celles qui ne s’y reconnaissent pas ne se disent pas « Mince, j’ai un truc qui cloche. »

    1. Tout à fait, et je n’hésite pas, depuis le début de ma grossesse; à déposer sur Instagram ou twitter des phrases qui vont dans le sens de ces moments plus durs. Dans mes articles aussi d’ailleurs. La maternité, ce n’est pas que du bonheur. C’est aussi la galère, c’est aussi des larmes, c’est aussi de la déprime, c’est aussi des nuits blanches, c’est aussi des moments où l’on n’arrive pas à rester calme avec son bébé. C’est aussi des difficultés à trouver le rythme, des remises en question, de la culpabilité. J’aime bien mettre l’accent sur le beau, un peu comme dans tout le reste dans la vie. Mais c’est sûr, tout n’est pas tout rose. Merci de le rappeler.

      1. Merci pour ta réponse Céline. Je ne voulais rien retirer à ton expérience qui est si bellement exprimée (je milite pour un usage plus généralisé de l’adverbe bellement, qu’en penses tu ?). C’était simplement ma réaction aux commentaires plus haut de femmes n’ayant pas encore d’enfant, Je me dis que si tu ne lis que ça tu peux tomber de haut quand tu es en totale anarchie hormonale, privée de sommeil depuis trois jours, un engorgement au sein droit, et ton bébé qui hurle. 🙂

        1. tout à fait d’accord avec toi, Camille, tout comme j’ai été très touchée par les mots de Cél. Merci à vous deux pour ces mots justes de la réalité. Je vis pleinement cette force et cette ambivalence par moments. Je n’ai jamais été aussi heureuse et désemparée à la fois que depuis que je suis mère. Je me redemande encore parfois si je ne rêve pas, si c’est bien moi qui suis cette maman appelée, attendue, aimée ainsi par son petit bout d’homme. Et il y a aussi des moments où cela me paraît une telle responsabilité, où je suis si fatiguée que j’aurais un peu envie de m’échapper… Quoi qu’il en soit, cela fait maintenant 22 mois que cela dure et je ne le regrette vraiment pas…

  2. Rien n est plus beau ni plus compliqué qu’être maman. 17 années que je vis dans un grand 8 émotionnel grace à mes trois fils bien-aimés qui me rendent folle ( d’amour ??? De rage ???).
    Merci pour ce texte

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