Deuxième naissance

J’avais envie de poser quelques mots sur l’accouchement de notre petite fille. Mon deuxième accouchement. (le récit du premier est ici !) Elle est née un joli matin d’octobre, et moi évidemment je suis un peu née à nouveau avec elle. Je crois qu’il faut que je précise que la perspective d’accoucher m’a terrifiée pendant tout mon dernier mois. Plus les jours passaient, plus je me faisais une montagne de ce qui pouvait arriver, j’imaginais les pires scenarii. J’avais envie d’un accouchement physiologique (comme le premier) (d’autant plus que mon hôpital a une nouvelle salle qui y est dédiée avec des lianes et une énorme baignoire), mais j’avais peur qu’il se termine en césarienne d’urgence, ou qu’il dure plusieurs jours, ou que mon bébé soit en difficulté respiratoire. J’allais chercher des témoignages, ce qui ne m’aidait pas du tout, parce que je lisais surtout des tas d’accouchements catastrophes et je me sentais incapable de dépasser de telles épreuves. Alors, comme cet accouchement s’est finalement bien passé (même s’il était un peu épique !), je crois qu’il est important que je laisse mon histoire à moi quelque part. Je rassurerai peut-être quelqu’une. Qui sait. 

« Cinq heures », disent les chiffres lumineux. J’ai un peu mal mais c’est très tolérable, je me fais confiance, je sais ce que c’est qu’un travail, allons allons. Je suppose qu’il commence. Je respire longuement, pour évacuer la douleur, ou pour apaiser la peur. J’ai le temps. Mon précédent travail a pris un peu plus de douze heures. Je compte, j’imagine qu’elle sera peut-être là dans l’après-midi. Je ne suis pas encore certaine que ce soit bien pour aujourd’hui.

Dehors la tempête gronde. Le vent siffle dans les interstices des volets, il fait chanter les fenêtres et craquer les murs comme ceux d’un bateau malmené par les éléments. Tempête au-dehors, tempête au-dedans. Est-ce la dernière fois que je sens ses coups sous la terre ronde de mon ventre ? Les murs de ma maison résisteront. Les murs de ma chair tiendront-ils ? Je caresse ma propre peau en même temps que la sienne bien cachée, partagée entre l’impatience et la peur de la nostalgie. Je pourrais me lever, lire un peu, écouter de la musique. Mais je ne fais rien. J’attends. Je compte. Une impalpable intuition me souffle que rien n’est important sinon ce que je sens. Je me connecte à moi-même, j’attends, j’attends. J’attends un enfant depuis neuf mois. J’attends un enfant pour dans quelques heures. Pour là, pour aujourd’hui. Aujourd’hui, enfin. Aujourd’hui, déjà ?

Juste avant six heures, je le réveille. Je suis très tranquille, comme il y a trois ans, je lui dis qu’on a le temps, je rassure et j’affirme, on a le temps, on va se préparer tranquillement, une douche évidemment, prenons le temps paisiblement de fermer la porte sur notre vie d’avant. « Le jour de ta fête ? » ; « on a le temps, on a le temps ». Je m’habille, je ferme la valise, j’ai mal, j’ai vraiment mal. Je souffle. Il comprend qu’on n’a pas vraiment le temps. Il accélère. Tout s’accélère. On réveille notre plus grand, je boucle son sac à toute vitesse, je ne veux pas souffler ou gémir devant mon fils, je prends sur moi, c’est dur. Je veux l’embrasser, mon tout petit mon géant, c’est important, je veux l’embrasser avec douceur, une dernière fois alors qu’il m’a juste pour lui, que je l’ai juste pour moi. Il est en pyjama de velours et en peignoir à capuche quand son papa le dépose chez les voisins. Il pleut si fort. Ça tonne en moi, je n’entends plus la pluie. C’est aujourd’hui. 

Tout va vite. Il se fait en catastrophe un sandwich à la confiture, j’avale deux cuillères de compote pour ne pas partir faire mon marathon le ventre vide. La douleur me plie en deux, instinctivement je me penche en avant en bougeant toujours. J’enfile un ciré jaune, je n’ai pas le temps de prendre de photo. Je souffle encore, il charge la valise sous la pluie battante, il m’aide à monter dans la voiture, il démarre à toute allure. Dix minutes de route.

Je tremble pendant le trajet, mon corps est tout entier plongé dans le frisson de son dédoublement. Je murmure : « J’ai peur que ça dure longtemps ». Quand j’ouvre les yeux, je vois les phares des camions qui nous ralentissent et les gouttes de pluie qui éclaboussent mes minutes volcaniques. Il se garde juste devant la porte ; « six heures cinquante-deux », disent les chiffres lumineux. 

Il me plaque un masque sur le visage. Je veux prendre les escaliers et non l’ascenseur, mue par une injonction ancestrale et déraisonnable qui m’ordonne de ne pas rester immobile. Il me pousse de force dans l’ascenseur. On y est, je m’allonge sur un lit. Une femme un peu pénible me demande combien ai-je de répit entre chaque contraction. On m’entendra répliquer d’une voix peu aimable quelque chose comme : « Je sais pas ! J’en ai pas, de répit, j’en ai pas ! ». Un homme sage-femme arrive en catastrophe, il est gentil, je le connais. Il m’examine. Il très calme. « Je n’ai plus de col » dit-il, phrase qui sortie de son contexte ne veut rien dire, et qui à ce moment-là veut tout dire. La vie est là, rien que cela. Je donne une impulsion pour rouler sur le côté, me lever, me précipiter dans la salle d’à côté, parce que dans une minute je ne pourrai plus marcher. 

Ils n’ont le temps de rien, ils me disent que je peux enlever mon masque et je le fais, elle est là, je sens qu’elle est là, quelle chance de vivre pour la deuxième fois ces instants fous, ce miracle, je pense à toutes les femmes qui ont accouché avant moi, d’ici et d’ailleurs, je crie, après chaque cri je dis que je suis désolée d’avoir crié. Je plonge le regard dans celui d’une autre sage-femme qui se penche au-dessus de moi. Elle a les yeux d’un bleu plus beau que celui du masque qui cache le bas de son visage, et alors que je ne peux plus rien voir, je me concentre et m’accroche à cet horizon-là, ce ciel d’azur sans pluie, ce regard que je n’oublierai jamais. Je m’agrippe à ses conseils et à son épaule. Je me sens guerrière, je me sens surhumaine, je trouve toutes les forces en moi je n’ai plus peur, plus rien ne compte, plus rien n’existe, je ne tremble plus, il n’y a plus de nuit, plus de tempête, il n’y a plus personne autour, il n’y a que les yeux bleus, et mon séisme. Je la sens descendre, je la sens naître, c’est si fou de sentir quelqu’un naître, tout est simple et évident, tout est calme partout quand enfin je la vois. On la met sur moi, et moi je pourrais tout donner pour cet instant-là. Je sens la tiédeur de son corps sec et doux sur mon ventre. Ils couperont le cordon sans la déplacer, et ils ne l’enlèveront de moi que bien plus tard. Ils sortent tous, ils éteignent la lumière et nous laissent tous les trois. Heure de naissance : sept heures dix-neuf, je ne l’ai pas vu en chiffres lumineux, je l’ai juste entendu. 

Le jour se lève doucement, la pièce s’éclaire peu à peu de cette lumière chaude que seule offre l’aurore. La tempête est finie, derrière les baies vitrées le ciel bleuit de mille nuances au-dessus de la campagne. La terre est toute à son renouveau. C’est une journée normale qui s’ouvre pour le monde, il ne sait pas le monde, nous sommes tous les trois sur notre île, nous sommes devant la lagune, nous sommes perdus quelque part loin du temps loin de tout, au commencement d’un infini. Je ne vois pas le visage de ma fille, parce qu’il faudrait la soulever et je m’y refuse, je veux qu’elle reste sur mon ventre encore, je veux le contact de son corps en entier, minuscule, sur le mien ; nous avons tout le temps pour nous connaître, nous découvrir, nous apprivoiser. L’homme de ma vie la regarde dans les yeux avant moi. Pour l’instant je veux juste sentir sa peau contre la mienne, toucher son dos, ses bras, avoir les caresses de ses pieds sur mes hanches. Elle n’est pas à moi. C’est moi qui suis à elle. Je me perds dans le délice de la savoir là, vraiment là, je me sens bien, je me sens utile, je me sens entière. Son papa me parle, je me sens portée dans un vertige de bonheur et d’amour qui n’a pas d’âge, qui n’a pas de mots, qui n’a ni fin ni commencement, je me sens ivre de quelque chose d’animal et de céleste à la fois. Le jour se lève et je ne sais plus qui est à l’origine du monde, si c’est elle ou moi, je voudrais lui souffler quelle chance elle a d’être fille, je voudrais lui dire combien son chemin sera plus bleu encore que l’azur et l’espace, plus fort encore que les tempêtes et les séismes, plus beau encore que l’or dispersé par l’aube sur les cimes des arbres pourpres.

11 commentaires sur “Deuxième naissance

  1. C’est incroyable le pouvoir de vos mots. Les larmes coulent, pas de tristesse, des émotions toutes entortillées, un flot qui me submerge et qui me ramène à mon propre accouchement. C’est beau le pouvoir des mots quand ils sont si bien maniés. Merci.

  2. Je ne vais pas faire dans l’originalité mais … des larmes ont aussi coulé sur mes joues en lisant ces mots.
    Tant de puissance, de fragilité, la tempête et le calme, tout un monde en même temps dans ce si petit espace. Qu’il est beau de pouvoir vivre cette expérience.
    J’espère qu’elle me sera un jour accordée …
    Toutes mes félicitations <3

  3. Vous avez vraiment l’art et la manière de raconter votre petit monde d’amour ❤️
    Félicitations pour la naissance de votre pepette Céline Je suis heureuse de lire de jolis recis comme le vôtre, en physio, moi qui ait eu deux césariennes dont une en urgence. Ça raccroche au fait que l’entrée dans le monde peut être douce aussi. Prenez bien soin de votre nouveau monde.

  4. Merci d’avoir mis ces mots magnifiques sur ton expérience, merci de nous avoir invité.es à vivre ce moment avec toi, de partager ton émotion, tes douleurs, ta joie, ta douceur… Je suis bouleversée en te lisant ou je dirai plutôt chamboulée, un chamboulement d’admiration et d’espoir… Merci douce Céline…

  5. Pfiou, quelle puissance dans vos mots et quelle justesse dans les mots choisis pour exprimer vos émotions. Enceinte de 8 mois actuellement d’une 2ème petite fille, merci pour ce beau partage et témoignage. Belle journée, Marianne

  6. C’est bizarre cette sensation … rien ne l’explique vraiment mais en lisant ton témoignage j’ai été si heureuse pour toi ,puis pour vous. Elle m’étouffe parfois cette communauté d’internet et d’autres fois cette grande communauté (sororité?) me fait chaud au cœur. Je vous souhaite du bonheur ,de la douceur,le meilleur et mes plus belles pensées vous accompagnent.

  7. Ici, c’était « 4h34 ». Je me souviens que plusieurs pensées se sont enchaînées très vite dans ma tête : « mais pourquoi elle dit ça ? », « C’est son heure à lui », « il est né ». Je crois que c’est à ce moment que ça a basculé, 4h34, le début de la vie avec lui. Merci d’avoir partagé avec nous ce joli moment, toutes mes félicitations, je vous souhaite beaucoup de bonheur à tous les 4.

  8. Ohlala, j’ai le cœur tout serré d’émotion et les yeux humides en finissant ce si beau texte – ça me donnerait presque envie de vivre ça bientôt moi aussi, moi qui suis partagée sur cette envie intime que celle d’avoir des enfants ((mais pense au fond que c’est écrit quelque part que ça arrivera un jour))

    J’espère que toi et les tiens allez bien <3

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