Le dur et le doux

Alpes

J’ai longtemps cru que je devais être un peu en marge dans mon inextinguible besoin de douceur. Je me trompais.

J’ai découvert que nous étions tous des assoiffés de mer calme, paradoxalement toujours plongés dans des océans en pleine tourmente. J’ai découvert que la vie est toute cristallisée, et que sa promesse de doux se brise contre les rochers abrupts d’une réalité bien pleine, bien ancrée, bien enracinée dans l’essence d’une solidité escarpée. Je ne sais pas bien pourquoi, alors, règne en nous ce besoin de flots tendres et de caresses de vents tièdes, quand l’âge adulte nous hurle d’avancer en tombant. Peut-être que ce paradoxe est une des clés de la nature humaine, finalement, une sorte de besoin de danser alors que tout de nous se fracture.

J’ai mis beaucoup de temps à comprendre que de nos chagrins naissaient nos forces, et qu’à gratter nos blessures, nous faisions naître du beau. Je suis toujours émerveillée et presque perplexe de voir à quel point ceux qui savent répandre le doux sont précisément ceux qui ont des ecchymoses cachées. Il n’y a pas d’artiste heureux, ou pas beaucoup ; ou alors, des artistes médiocres, ça oui, j’en connais des très heureux. Mais de grands compositeurs, écrivains, acteurs, scénaristes, chorégraphes, poètes, j’en vois peu (pour ne pas dire aucun), qui fût pleinement heureux et loin de tout tourment. Plus que jamais, nous vivons dans un monde où l’on nous fait croire en un idéal de quotidien heureux, harmonieux, tout de douceur et de réussite. Mais cet idéal est faux, brumeuse chimère, insaisissable vapeur, et je finis par croire que c’est mieux ainsi. Je n’abdique pas en laissant libre cours au malheur, et refuse toujours à l’enfer de prendre place ici, en cet endroit même que j’espérais règne de cieux roses. Je dis simplement que les cieux roses ont aussi leur nuées, et qu’à trop vouloir ne pas être triste, ne pas être écorché, ne pas être bousculé, ne pas être abîmé, ne pas être contusionné, on finit par ne pas être entier.  Et je finis par embrasser l’assurance que ceux qui répandent la douceur sont les plus fracturés. J’ai décidé de vivre en paix avec le dur, pour ce qu’il laisse affleurer de doux.

32 commentaires sur “Le dur et le doux

  1. Cette photo est hypnotisante, si belle et si fantastique à la fois. Et ton texte… Tu sais, depuis que je promène ici et là sur internet, découvrant les univers des uns et des autres, en rencontrant certains qui me surprennent, d’autres que j’oublie vite, depuis que j’ai accepté de m’autoriser (un peu) à être (un peu) créative, j’ai décidé d’adopter moi aussi ce culte du bonheur et des petites choses positives, mais sans jamais oublier, comme si on se lançait après chaque texte des petits clins d’oeil complices, d’où cela nous vient. Et finalement, si le monde a le droit de faire étalage de sa laideur dans le quotidien des actualités, alors prenons la place d’exposer notre douceur, d’autant plus que l’on sait, même si on ne veut pas le dire, ce que ça nous coûte.

    1. J’ai beaucoup aimé ton commentaire, sa douceur, et sa sagesse. Merci d’exposer tout à la fois bonheur et douceur, le monde en a besoin. Continue Laetitia <3

  2. Magnifique, bravo ! (et au passage, je confirme le message : qu’il est doux de sortir victorieux d’une période difficile et de partager cette douceur auprès des autres…)

  3. C’est très beau. Tu écris vraiment très très bien, c’est un plaisir de te lire. En ce moment, je ne comprends plus ce monde, nous sommes en période de transition et je trouve ça très dur. Il est important que la douceur domine et sauve. D’apparence joyeuse et douce, je suis plutôt torturée, en cachette, tant que je peux. Alors je fais de la musique, j’écris des chansons et je chante, et ça me fait du bien, et si ça fait du bien autour de moi, alors là, c’est le summum.
    Au plaisir de te lire 🙂 à bientôt

    1. Tu as beaucoup de chance de jouer de la musique, et encore plus d’avoir la créativité d’écrire des chansons! J’aimerais beaucoup en entendre une. Belle route créative (et douce), alors! 🙂

  4. Merci. ♥

    J’ai envie de te demander quelle musique tu accompagnerais avec ces mots (ailés), si un artiste te vient à l’esprit spontanément.
    Belle journée.

    1. Oh, quelle jolie et délicate question, Julie! D’emblée, je pense à René Aubry, que j’aime beaucoup écouter en écrivant. J’adore « Fil de verre », ou le très connu « Salento ». Tout l’album « Plaisirs d’amour » est très joli, je crois que ces deux morceaux y figurent.
      Sinon, comme le suggère une lectrice plus bas, Tiersen, et sa si jolie comptine d’un autre été…

  5. Oh Céline, c’est magnifique ! c’est incroyable comme tu parviens à donner texture à tes mots, comme ils peuvent être affutés tout en offrant une si douce étreinte.
    Au-delà du lyrisme, je rejoins fort la position de Mme La Fossette: entre les tourments du monde et les questionnements angoissants qu’ils peuvent engendrer, je trouve crucial de transmettre cette douceur pleine de force, d’énergie qui nous permet de nous revigorer et de sourire même sous l’orage.

    1. Merci Emilie, je ne suis pas persuadée d’avoir autant de talent que tu ne le penses, mais j’en suis très touchée. Merci de tes sourires sous la pluie, je t’imagine très bien en cette posture, et c’est moi que cela fait sourire.

  6. Dommage que je ne puisse commenter ce texte magnifique par des mots aussi beaux. Je ne sais pas les manier… aussi, je vais me contenter de rester vrai avec mes mots, entière 😉 Justement, je retiens de tes pensées pertinentes surtout cette phrase-là : « à trop vouloir ne pas être triste, ne pas être écorché, ne pas être bousculé, ne pas être abîmé, ne pas être contusionné, on finit par ne pas être entier. » Car souvent, le stress, l’engrenage du semblant démarrent là. Nous nous exigeons souvent d’être bien afin de ne risquer de ne rien perdre.
    Merci pour tes chouettes posts, et vive l’art pour exprimer nos blessures, et les sublimer. Des bisous !

  7. Merci pour ces mots ♥
    Le bonheur est apaisement, mais il ne réside pas (forcément) dans le calme et la quiétude. Il a une saveur plus douce lorsque nous sommes écorchés, comme un baume sur une douleur. Certains jours, certaines semaines, certains mois, des événements que je juge négatifs ponctuent ma vie, des refus, de l’indifférence, des ratés, des pertes, de la souffrance. Et d’autres où le quotidien est plus calme, voire même lumineux. Et pourtant, je ne me sens pas malheureuse dans le premier cas, je me sens plus « éveillée » au bonheur, et même plus créative, plus empathique, envers l’Autre, Homme ou Nature.
    Belle soirée, et merci encore.

  8. Bonjour Céline…
    Une très belle photo… Et je souhaite qu’un jour tu vives ce moment merveilleux d’une vraie balade dans une montagne enneigée dans le silence de la solitude,quand la neige est tombée juste là et que nulle trace n’est,que tout est vierge et blanc devant toi,te menant vers les cimes.. Ils sont de ces temps dont je ne peux plus vivre sans..
    Que ton écriture est belle et dit l’essentiel de la Vie…Oui la Vie… Quand on lot les biographies de très beaux créateurs comme Chopin,Van gogh ,Rimbaud ou autres ,on y découvre une souffrance sans nom,une précarité aussi,des bleus,des écorchures,un coeur qui souffre,beaucoup de peurs et de solitude,parfois de folie tant l’être souffre… La création vient alors transcender la souffrance.. Et jaillit la Beauté empreinte d’une grande sensibilité…
    Je crois que les bleus,les bosses,les chaos,les vives douleurs de la Vie amènent l’être à une grande sensibilité,parfois une hypersensibilité,et font de lui un être d’une grande douceur,d’une grande compassion parce qu’il a vécu tant de fractures,tant de blessures que le coeur est comme un fleur dans cet être…Et que oui cet être est entier…
    Merci de ce si joli texte,de cette belle écriture…de dire la Vie telle qu’elle est ,qu’elle peut être,sans faux semblant,sans mensonge,sans déguisement mais oui telle qu’elle est… Et quand on vit en osmose avec la Nature on voit cela..La douceur et la dureté…Les caresses et les fractures…
    Beau we

  9. Chère Céline,

    ton article est arrivé à point nommé vendredi soir, alors que je revenais secouée et un peu abîmée de ma journée..
    Tes mots ont fait écho à des pensées et des sensations que, souvent, je n’arrive pas à mettre sur le papier. Je suis musicienne de musique médiévale, chanteuse, et c’est vrai que je n’ai pas encore rencontré de musiciens, d’artistes, qui ne soient pas meurtris.. D’ailleurs, l’un de mes professeurs nous répète souvent : « vous ne pouvez pas décider de faire du beau. Le beau arrive malgré vous, par devers vous, et vous n’en avez alors pas même conscience. »
    Ton article m’a aussi fait penser à l’émission de 10h sur France Inter le dimanche matin : remède à la mélancolie. On y entend toute les semaines des artistes (écrivains, chanteurs, instrumentistes, chefs d’orchestre, peintres, poètes etc.) qui racontent leur spleen, leur mélancolie, leur façon de vivre avec et d’y trouver le bonheur..
    Très belle journée à toi,

    Maud

  10. Bonjour Céline et merci pour ton texte : à sa lecture, j’ai pensé à un artiste, écorché, que je viens de découvrir grâce à un documentaire qui lui ai consacré : le dessinateur de BD Edmond Baudoin. Le doc s’intitule « Edmond, un portrait de Baudoin ».
    J’avais envie de le conseiller, en te lisant sur la douceur, les artistes et les écorchés.
    Au plaisir de continuer ces partages.

    Céline

  11. ‘Le jour d’avant’, de Yann Tiersen … Toute la douceur et toute la souffrance de la vie sont, pour moi, dans ces quelques minutes de musique.

    Merci Céline pour vos textes, vous lire, c’est comme respirer, ça délie, on penche la tête sur le côté, on regarde le ciel, et on se dit que oui, tout est là.

    Belle soirée, ici, le soleil nous est venu…

    B

    1. C’est très touchant, merci B.-eaucoup. Je n’avais pas pensé à Tiersen, qui, effectivement serait parfait sur ces phrases. Au départ, je pensais plutôt à quelque chose comme « Fil de verre » de René Aubry, qui me chamboule toujours dans sa simplicité (un peu comme Tiersen d’ailleurs)…

  12. Bonjour Céline, quelle magnifique et poétique photo! J’espère qu’un jour tu feras cette promenade dans la solitude d’une montagne (enneigée ou pas), pour en avoir fait souvent je peux te dire que rien n’est plus apaisant.
    Et merci pour ces mots sublimes, moi aussi je suis très touchée par cette phrase si juste: »…on finit par ne plus être entier ».
    La douceur est bien ce qui nous manque en ce moment…

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