Le point sur l’écriture inclusive.

Depuis plusieurs semaines, on en parle de plus en plus. Il faut croire que le sujet devient une controverse qui ébranle tout le monde. On pourrait trouver fou que chacun considère un fait de langue si capital, si digne de révolte, si révélateur de la pensée, dans un camp comme dans l’autre. Car les camps s’affrontent, et là, en revanche, c’est moins drôle. Je ne retranscrirai pas de propos précis ici mais j’ai été stupéfaite de lire de véritables insultes, parfois vulgaires, prononcées à l’encontre de F*** féministes qui prônent ces bêtises, ou de ces F*** (aussi) vieux réacs qui ne veulent pas changer la langue alors qu’elle est tellement macho, notre bonne vieille langue. Vous ne le saviez pas ? Une macho finie. C’est vrai, on apprend aux petites filles que “le masculin l’emporte sur le féminin”, les temps ont changé, non ? Et si on propose de remettre un peu le féminin aux commandes, les vieux s’insurgent, quelle honte, ne touchez pas à mon orthographe. Bref. J’arrête-là, mais je caricature à peine, à mon grand regret. (Il suffit d’écouter un débat radiophonique ou d’ouvrir twitter pour être soufflé de toute cette violence, terrassé par ces arguments, toujours les mêmes, et parfois faux, des deux côtés.)

Avant de commencer, il faut aussi préciser quelque chose. Cet article n’est pas un article de fond, une référence, un manifeste. Il s’agit simplement de nos deux avis. Mon avis, celui d’une femme (et ça compte), professeure de lettres, et l’avis de mon mari, ce chercheur en linguistique antique spécialiste du genre. (Oui.) Tous les deux, nous sommes sensibles à ce sujet passionnant qu’est l’évolution du masculin, du féminin et du neutre dans les langues occidentales. Nous avons même prénommé notre fils… Camille, ce si joli nom épicène, il faut croire que nous avons toujours eu quelque chose avec cette question du marqueur féminin/masculin.

Voici donc notre petit avis, je vais tenter de le rendre le plus bref et le plus clair possible, mais aussi le plus complet, et le plus lisible. C’est un avis de passionnés de la langue, dans son ensemble, et de toutes les réflexions qui gravitent autour d’elle. Je compte donc sur votre compréhension et votre bienveillance. Si cela permet de clarifier les choses pour beaucoup, nous en serons ravis, mais chacun pense ce qu’il veut et nous n’avons pas envie de convertir (ni de froisser) qui que ce soit. Il s’agit surtout de nuancer plusieurs idées que l’on entend beaucoup, et d’inviter chacun à être mesuré sur la question.

1. Situer le débat.

D’abord, je vais essayer de rappeler très brièvement les faits, si (vous vivez sous un caillou et que) vous n’avez pas trop entendu parler de tout ça.

On entend en cette fin d’année l’expression « écriture inclusive » partout. Elle est présentée comme une idée portée par les mouvements féministes et comme un concept en train de s’imposer, d’autant plus qu’un manuel scolaire l’a adoptée récemment. Il s’agirait donc de « réformer l’orthographe et la syntaxe », et l’on « attend que l’académie fasse une loi ». (C’est ainsi qu’on peut le lire dans les journaux.)

Mais qu’est-ce que c’est d’abord, cette écriture ?

En fait, c’est compliqué, mais ce qu’on entend beaucoup, ce que les médias (et les gens) retiennent, c’est  : une mise en valeur du féminin dans la langue, passant par une féminisation des noms de métiers, la précision du genre féminin s’il y a lieu (celles et ceux qui…), ou grâce notamment au point en haut (les éditeurstrices) (ou iels, ou celleux) , l’abolition du « masculin qui l’emporte », en « rétablissant l’accord de proximité », on pourrait  dire « les hommes et les femmes sont belles », ce qu’on faisait avant que des grammairiens statuent là-dessus au XVIIIème, et hop, exemple de Racine (toujours le même exemple d’ailleurs), tenez tenez, «Armez-vous d’un courage et d’une foi nouvelle» (Athalie), vous voyez ?

Bon.

2.  Les premières idées reçues.

Autrement dit, sans rentrer dans le contenu des propositions, il y a déjà des précisions à apporter. Je mettrai en vert les arguments que l’on entend beaucoup et qui posent problème, en expliquant ensuite pourquoi.

  • “Il faut réformer l’écriture, la grammaire est sexiste.” // “Qu’est-ce que c’est que cette réforme, conservons l’orthographe telle qu’elle est.”

Le premier problème, c’est de penser que la langue est une loi. (J’en avais longuement parlé dans mon article sur la réforme sur l’orthographe, si vous voulez en savoir plus.) Dans la langue il n’y a pas de loi. Donc pas de réforme. On entend beaucoup dire que les enseignants qui veulent enseigner l’écriture inclusive « ne respectent pas la règle et sont hors la loi, condamnables ». Mais… il n’y a ni loi, ni loi à changer ! Il y a un usage. La langue n’existe que par ce que nous faisons d’elle, ce que nous prenons l’habitude de dire.

Et c’est là un point qui nous semble crucial : d’un côté comme de l’autre, on ne pourra pas dire « allez hop maintenant on va faire comme ça ». La plupart du temps, la règle officielle ne suffit pas. On ne vote pas ça comme on vote une loi. La langue ne repose que sur des usages. 

Si vous êtes écrivain, ou écrivaine, vous pouvez tout à fait choisir d’écrire en écriture inclusive. Ou pas. C’est un choix, selon vous-même, selon votre éditeur, selon vos futurs lecteurs, dans un cas comme dans l’autre. Rien n’est interdit. Il y a certes des normes, mais surtout un usage, mais l’usage a toujours primé et primera toujours.

Bien sûr, il est vrai aussi que parfois les normes vont contre l’usage, comme si elles étaient un peu périmées, et il faut qu’elles soient adaptables. Mais elles ne sont périmées qu’à cause de ce que la majorité adopte comme usage, on ne peut pas forcer une majorité à adopter une manière de parler.

  • “L’académie française, c’est une bande de vieux qui décide de tout, et qui décide n’importe quoi. Je vais leur écrire.”

L’académie en a parfaitement conscience, : ce n’est pas elle qui fait la langue. C’est lui donner mille fois plus d’importance qu’elle n’en a vraiment ! Les académiciens font leur propre dictionnaire, il font des recommandations, mais c’est tout. Ce n’est pas un parlement de la langue. Leurs recommandations ne sont d’ailleurs pas toujours raccord avec le Robert, ou le Littré ou le Larousse. On peut trouver des informations différentes d’un dictionnaire à l’autre, ce qui  surprend souvent les gens qui prennent un dictionnaire pour un code pénal. Mais non ! Une langue est mouvante. Il y a des normes qui aident à se comprendre les uns les autres mais l’usage domine ces normes.

  • “C’est faux d’écrire iels, c’est juste d’écrire il et elles” (ou l’inverse.)

On a un problème avec l’orthographe en France parce que c’est si compliqué que des générations ont été traumatisées par ça et on entretient l’idée selon laquelle il y a “le bon” et le “pas bon”. Le faux et le juste. Mais l’affaire est bien moins binaire, et tout dépend des époques, et des contextes. Voilà qui est regrettable : aucun des deux camps n’est mesuré là-dedans.

  • “Il faut l’enseigner à l’école.”

Alors, ne me fustigez pas, nous décidons simplement de vous donner notre avis. L’école est souvent très en retard sur plein de choses dans l’évolution de la société, parce qu’il reste sans doute préférable qu’elle s’adapte à l’usage, et non l’inverse. Son but reste de former des élèves à s’intégrer dans la vie du travail, et même, la vie en général. Si cette écriture inclusive (dans son aspect acteur•trice•s et celleux)  est promue par un tout petit nombre de personnes (parce que ça reste le cas, qu’on le veuille ou non), je crois qu’il faut préférer enseigner l’usage majoritaire. Pour l’instant l’usage dominant c’est l’autre. L’école ne peut pas prendre les devants. Elle n’a pas à le faire. Si les auteurs décident d’écrire davantage ainsi, si les entreprises, les employés, à tous les niveaux, l’adoptent, imaginons, dans 50 ans, ou plus, si on la trouve partout, cette écriture iels ou candidate, là on l’enseignera. Mais aujourd’hui, l’école ne peut pas suivre une mode tant qu’on ne sait pas si c’est une mode ou si c’est durable.

 

3. Et le contenu, alors ? Parlons-en.

L’écriture inclusive repose sur plusieurs grands principes. Ce sont ces principes qui sont au coeur des débats que l’on entend en ce moment, alors, prenons le temps de les examiner.

♦”Accorder en genre les noms des fonctions, grades, métiers et titres. ” (Exemples, que je cite depuis  écriture-inclusive.fr : «présidente, intervenante, directrice, chroniqueuse, professeure.» )

Alors là… il est évident que cela relève du bon sens. Et même… c’est déjà très largement le cas ! (Mon correcteur orthographique n’a pas tiqué lorsque j’ai tapé ces mots d’ailleurs.) C’est tout à fait entendu à l’oral, d’ailleurs l’usage se l’est approprié. Le besoin est né, l’usage a su évoluer. Alors, évidemment, certains préfèrent encore dire « madame le professeur », ou « madame le ministre ». Mais il faut être honnêtes : l’usage populaire a déjà imposé le féminin. Allez dans n’importe quel café du commerce, je vous mets au défi d’entendre quelqu’un dire autre chose que « la ministre ». C’est là un point véritablement important : cela s’impose dans l’usage, et donc dans la langue, et donc, il n’y a même pas de débat à avoir là-dessus. On ne peut pas « décider que désormais tout le monde dira ou écrira » A ou B. Les mots sont vivants, ils naissent lorsque nous en avons besoin.

Et, parlons-en d’ailleurs : ce n’est pas (selon moi, mais vous avez le droit de ne pas être d’accord) le langage qui a créé des femmes ministres. Ce n’est pas la mise au féminin du nom qui a encouragé la féminisation de la fonction. C’est la société, c’est la réalité, et le langage a suivi. Je ne crois donc pas que l’on puisse dire que si l’on impose une adaptation de la langue qui irait dans le sens d’une mise en valeur des femmes, on ferait changer la société. Cela se produit toujours dans la langue : quand on a besoin d’un mot, on le crée. Le féminin se met à exister pour être plus clair, plus logique à l’oreille. (Et « Madame la ministre », c’est plus logique à l’oreille.) (Après, militer pour qu’il y ait plus de femmes ministres, ou présidentes, là, je suis bien d’accord avec vous, mais c’est un autre sujet ! ) En bref : cet accord se fait de lui-même, avec le temps, dans l’usage, puis à l’écrit.

♦User du féminin et du masculin, par la double flexion, l’épicène ou le point milieu. Exemples (je cite toujours ce site) «”elles et ils font”, “les membres”, “les candidat·e·s à la Présidence de la République”, etc.»

Il y a plusieurs soucis là-dedans, mais qui ne sont pas vraiment des soucis, et je vais essayer de les expliquer clairement, sans trop rentrer dans des détails techniques.

(Accrochez-vous et enfilez votre costume de linguiste, ou de philosophe, vous allez voir c’est amusant.)

Le principe de l’écrit est au départ d’exister pour figer quelque chose de dit. Le principe d’une langue est d’être la version sur le papier d’une langue orale. Tout écrit doit pouvoir se dire. Il existe un cas ou l’on s’éloigne un peu de ce principe : le cas des abréviations. Toutefois, cela correspond quand même à quelque chose qu’on peut développer à l’oral. (Si j’écris qqch, je peux le prononcer « quelque chose ».) Sur des milliers d’années d’écriture, la seule petite différence qui ait existé entre l’écrit et l’oral se situe ici, sinon, tout écrit est prononçable. Même la ponctuation est une retranscription écrite de quelque chose d’oral.

Le problème de l’écriture avec le point en haut se situe donc ici : en plus d’être délicate à lire, elle est proprement imprononçable. Ce serait donc rompre un lien ancestral, et cela pose un problème de fond. Tout texte écrit doit pouvoir être lu. Comment faire, alors, si on écrit «iels sont fier.e.s », comment dire ? « Iels sont fiereuess? » Ou alors doit-on lire «ils et elles sont fier et fières », et alors, on considère « l’écriture inclusive » comme une abréviation ? Dans ce cas pourquoi ne pas l’écrire en entier ? Le voilà, le premier souci de cette histoire de point en haut. On ne peut pas considérer l’écrit en faisant abstraction de l’oral.

Evidemment, plus ça va, plus il y a un fossé dans notre langue entre l’écrit et l’oral, plus on idéalise l’écrit, on utilise à l’écrit des élégances dont on se passe à l’oral, évidemment. Mais normalement, et, quoi qu’il arrive, fondamentalement, c’est indissociable, on ne peut penser l’un sans l’autre.

  • Eh, dites, si on se mettait à conseiller de préciser à chaque fois le masculin ET le féminin (c’est ce qui s’appelle la « double flexion » : « celles et ceux », « tous et toutes»…) ? Comme ça, on peut le prononcer !

Alors. C’est un fait : il existe dans la langue française (comme dans toutes les langues occidentales) un masculin pluriel qui englobe masculin et féminin. Je reviendrai sur l’origine, mais techniquement,et sans être linguiste, tout le monde sait qu’on dit « vous êtes arrivés » si le pronom “vous” désigne à la fois des femmes et des hommes. On dira de même pour des objets :  « chez nous, les fourchettes et les couteaux sont verts ».  (L’autre jour en faisant mes courses, j’entendais un enfant dire à sa soeur « ils sont où, papa et maman ? ». Ce dernier avait donc intégré sans y réfléchir que pour désigner un masculin + un féminin, on utilise le masculin pluriel, sans que ce « masculin » exclue le féminin, me suis-je dit, avant d’aller au rayon pâtes.) Encore une fois, j’y reviendrai, mais je voulais préciser cela pour mieux situer les choses.

Or, ce masculin pluriel globalisant commence parfois à nous gêner, (« nous » au sens de « nous tous utilisateurs de la langue française »), et nous sentons de plus en plus le besoin de préciser le genre féminin lorsque nous parlons de référents animés, pour bien indiquer que nous ne l’oublions pas. (L’enfant des courses n’en a pas besoin, par exemple, il ne dira jamais « il et elle sont où, papa et maman ». En revanche, on peut imaginer qu’on commence une annonce par « les danseuses et les danseurs », ou « les musiciennes et les musiciens », parce qu’on a peur que l’utilisation de “les danseurs” n’indique pas assez qu’il peut y avoir des danseuses dedans, et la même chose pour “les musiciens”.)

Là encore : c’est un fait, on le dit de plus en plus. « Chers adhérentes, chers adhérents ». Je ne sais pas si c’est bien ou pas. D’un côté, je trouve que c’est bien, c’est la femme en moi qui parle. D’un autre, je trouve que ça rend la phrase assez lourde, et puis, l’inconvénient et que, si par malheur on oublie de préciser le féminin quelque part, on peut nous accuser d’oublier les femmes. (Je n’invente rien, et je lis beaucoup d’avis dans ce sens.) Toujours est-il que l’usage l’adopte de plus en plus, et il suffit d’écouter n’importe quel discours de notre président de la république pour l’entendre. Il s’agit donc là non d’une écriture inclusive mais d’une évolution naturelle de l’usage et de la langue qui fait son chemin : à chacun de voir ce qu’il utilise, s’il ressent le besoin de préciser la version féminine ou pas de ceux dont il parle. (Et si vous voulez mon avis, je trouve ça très fastidieux à écouter, à dire, à écrire, et à lire.)

  • D’accord, et alors, si on contournait le problème ? On pourrait systématiser l’usage d’une tournure épicène, c’est-à-dire, on pourrait essayer de se débrouiller pour trouver à chaque fois un équivalent globalisant, « les membres » au lieu de « les employés », « les plumes » au lieu de « les écrivains » ?

Alors, oui, c’est une autre solution : contourner le souci en trouvant une formulation qui évite d’avoir à choisir. Et là, eh bien… évidemment, qu’on peut ! Mais ça ne résout pas vraiment le problème ! Est-ce que cela voudrait dire qu’il faudrait se débrouiller pour trouver dans TOUTES les situations où le masculin pluriel se manifeste une tournure qui évite de se poser des questions ? Qu’à chaque fois qu’on aurait besoin d’un pluriel dans une phrase, on chercherait un mot qui nous évite de choisir entre masculin et féminin ? C’est certain, nous ne pouvons pas deviner l’évolution de la langue dans le futur. Toutefois, je doute que le masculin pluriel conçu comme un neutre, comme une tournure globalisante, disparaisse, parce que notre langue en a besoin. Et qu’on ne peut rendre « obligatoire » ni le fait de préciser le féminin à chaque fois, ni celui de trouver un détour, car l’ensemble serait très fastidieux, d’un point de vue linguistique.

Le point crucial demeure cette idée de « il faut dire ou écrire ainsi » : on ne peut pas statuer sur une «obligation» de précision grammaticale, on ne peut pas imposer d’écrire « les abonnés et les abonnées », ou seulement « les abonnés », parce que techniquement, « les abonnés » englobent encore le masculin et le féminin.  Je recevais encore aujourd’hui un mail s’ouvrant par un « bonjour à tous » (signé par une femme) alors qu’il y a des femmes dans le « tous », et je ne m’en offusquais pas, et j’imagine qu’elle non plus. J’entendais une étudiante dire à son copain « Viens, on va s’installer là tous les deux », avec un beau « tous » qui englobe masculin et féminin, et qui est bien la preuve que notre langue a besoin de ce pluriel globalisant, portant la marque du masculin sans désigner seulement des hommes. (Sinon c’est assez compliqué, avouez, “Viens, on va s’installer là tout•e•s, euh, toute les deux, tous, enfin, à deux, enfin, toi et moi quoi.”)

  • Si seulement c’était comme en anglais, sans féminin et masculin, ce serait plus simple (bordel).

C’est un fait : la langue française est une langue qui contient un genre grammatical, pour les référents animés (les personnes), comme pour les référents inanimés. On ne la fera pas passer là maintenant tout de suite du côté d’une langue sans genre. Allez savoir, peut-être un jour, mais pas tout de suite. (Et je ne sais pas vous, mais moi, je le trouve jolie, notre bonne vieille langue, avec son féminin et son masculin.) Cet aspect travaille énormément les grammairiens depuis des siècles, et c’est passionnant à lire. (Par exemple, les grammairiens latins ont établi que tous les noms d’arbres étaient au féminin, parce qu’ils portent des fruits. Ça a changé en français : c’est bien dommage.) Depuis des centaines d’années, on se pose des questions là-dessus, on se demande pourquoi on dit « une corde », et « un livre », et pas l’inverse. Or, beaucoup de chercheurs passés et présents s’interrogent sur le lien entre genre grammatical et sexe, autrement dit, sur la vision de la société qu’une telle distinction linguistique imposerait (ou n’imposerait pas) dans nos esprits. Pour résumer, certains linguistes établissent que le féminin de « vaisselle » est lié à de la fragilité, par exemple. On se pose beaucoup de questions sur cette histoire de masculin et féminin, et on se demande si on attribue aux objets des caractéristiques sexistes. (Une fourchette, et un couteau, est-ce suspect ? Je vous laisse réfléchir là-dessus.)

  • Mais le langage influence tellement la pensée. Donc si on apprend que le masculin l’emporte, même pour les objets, ce n’est pas juste ! On va finir par croire que les choses au masculin, comme les hommes, sont supérieur(e)s aux choses au féminin, comme les femmes.

Forcément, nous sommes façonnés par le langage, et forcément, nous ne mesurons pas consciemment tout. Mais (vous avez le droit de penser le contraire) : je crois que la notion de genre grammatical ne peut pas aller jusqu’à influer sur notre vision des hommes et des femmes. Si c’était le cas…on penserait tous la même chose, puisqu’on utilise tous la même langue ! En des centaines d’années, l’égalité en France entre hommes et femmes n’a cessé de changer, et pourtant on a toujours dit “une table” et “un tabouret”. L’enfant que j’évoquais qui disait « ils sont où, papa et maman », ne devait pas pour autant penser que papa était plus fort que maman, et j’avoue que moi-même, en tant que maman, je ne me sentirai ni oubliée ni inférieure quand mon petit garçon dira « papa et maman sont parfaits ». (Parce qu’il le dira.)

  • Oui mais regardez à côté, les autres langues ! Les sociétés les plus égalitaristes sont celles avec un genre neutre !

Mais ce n’est pas toujours aussi simple. En finois, oui d’accord, mais il existe des contre-exemples. (Le Turc, notamment, ou le mandarin oral.) Cet impact de la grammaire sur les comportements sociétaux, en terme d’égalité homme-femme, est réellement encore très controversé, c’est un point  d’interrogation. Autrement dit, ce n’est pas parce qu’il y a un masculin et un féminin en français que nous sommes très en retard en matière de place de la femme.

  • Mais et l’accord de proximité ? Racine écrivait bien en accordant avec le plus proche si c’était un féminin, comme en latin, non ? (On peut lire ça un peu partout, comme ici ou ici) Pourquoi « le masculin l’emporte » ? Les hommes et les femmes sont beaux, c’est injuste, on pourrait dire « les hommes et les femmes sont belles », parce qu’il paraît que c’était le cas, avant ?

Alors.

Je vais essayer d’être compréhensible.

Ce qui est très embêtant là-dedans, c’est justement que le genre grammatical ait un lien avec le sexe. Prenons de la hauteur. De tout temps, les langues ont fait une distinction naturelle (d’usage) entre des référents animés et des référents inanimés. C’était d’ailleurs la distinction première en indo-européen, la langue-mère. Dans les deux langues descendant de l’indo-européen que l’on connait le plus, le latin et grec, on a eu une division en 3. (L’animé-masculin, l’animé-féminin, et le neutre pour l’inanimé.) Sauf qu’au fil du temps, le neutre a disparu, et tous les inanimés sont venus s’inscrire dans des cases de féminin et de masculin. On arrive donc au fameux système de notre langue, dans laquelle une chose a un genre, et où l’on dit une table et un tabouret, avec cette fameuse complexité qui laisse si perplexe nos voisins anglo-saxons. Ils nous demandent pourquoi un tabouret est masculin… Nous sommes souvent si démunis pour leur répondre ! C’est bien qu’il ne s’agit pas de problème homme/femme là-dedans. Les mots sont rentrés dans ces genres masculins ou féminins pour des questions de terminaisons, de flexion, et d’usage.

Donc, si vous me suivez, nous avons une langue avec deux grandes colonnes : les animés et les inanimés. Ces deux colonnes sont elles-mêmes partagées en deux, le féminin et le masculin, à chaque fois. Or, pour simplifier les choses, on apprend aux élèves qu’en cas de pluriel, “le masculin l’emporte “. (« Papa et maman sont ravis », « le croissant et la tasse de thé que j’ai apportés ».) Dans notre débat, on entend trop souvent : « Avant les méchants grammairiens du XVIIIème, on accordait couramment au féminin, exemple : Racine, et surtout : les citations des grammairiens qui disent que le masculin est plus noble. (Cf par exemple cette tribune de Marie Darrieussecq dans l’Obs.)

Mais ce n’est pas si simple.

Racine aurait hurlé si on lui avait dit « les hommes et les femmes sont belles ». Ça ne s’est JAMAIS FAIT, JAMAIS JAMAIS. 

Qu’est ce qui s’est fait alors?

En latin, en grec, dans toutes langues romanes depuis 3000 ans, quand nous sommes dans la colonne des animés, si on veut utiliser le pluriel, on accorde au masculin. Et surtout quand l’adjectif est attribut. En grec, en latin, on accordait au masculin, systématiquement. « Les hommes et les femmes sont beaux ». On pouvait aussi éventuellement accorder l’attribut et le verbe avec le dernier nommé, ou le plus important des deux. Si on essayait de faire un équivalent français, ça donnerait :  « La fille et le garçon a été arrêté ». Pourquoi? En fait, suite de la phrase avec le premier sujet sous-entendu. (« La fille a été arrêtée et le garçon a été arrêté. ») Dans tous les cas, il faut bien avoir à l’esprit que les syntaxes latines et grecques n’ont rien à voir avec notre syntaxe, et qu’il est donc très délicat de comparer strictement avec notre langue. (Et pour finir, le statut de la femme dans la civilisation latine, parlons-en, hein.)

Passons dans la colonne des inanimés. Là, et si l’adjectif est attribut, on trouve plusieurs possibilités. Soit on accorde au neutre pluriel. (Et ça, on ne peut plus le faire, on n’a plus de neutre.) Soit on accordait le verbe et l’attribut avec le dernier nommé, là encore. (Cela faisait quelque chose comme : “nous avons eu affaire à des conflits et des haines sérieuses”.)

Au moyen-âge, on a continué à appliquer cette règle de proximité, qui n’était donc pas si simple et pas applicable dans tous les cas, et, effectivement, nos grands auteurs l’ont employée, pour les référents inanimés. Jamais pour les animés. (Rappelons-nous l’exemple entendu partout de Racine (“Armez-vous d’un courage et d’une foi nouvelle”) : “le courage”, et “la foi” ne sont pas des référents animés, des êtres vivants. De plus, il s’agit d’un exemple, il n’appliquait pas cette règle à chaque fois, et puis on l’oublie, mais eh, c’est bien utile pour sa rime, donc, bon. )

Quand les premiers grammairiens ont essayé de tout normaliser au XVIIIème siècle, parce que c’était un gigantesque capharnaüm, ils se sont demandé quelle règle fixer. Ils ont proposé une idée qui ne sortait pas de nulle part : le masculin l’emporterait, dans tous les cas, inanimé ou animé. On les voit misogynes avec nos yeux d’aujourd’hui. Et pourtant, cela devait très probablement être déjà l’usage courant, sinon, leur règle ne se serait jamais installée. Leur formulation est certes maladroite, mais ils voulaient suivre l’usage, ils n’ont pas sorti ça de nulle part.

Il est donc bien trop simple de dire « de méchants grammairiens ont tout imposé et l’école a appris ça aux malheureux écoliers qui l’ont fait contre nature ». 

Je ne dis pas que ça veut dire qu’il ne faut rien changer.

Je veux simplement dire : attention à ne pas déformer l’histoire de la langue pour la mettre au service d’une idéologie. 

Certes, on peut rêver, et se dire qu’un jour on modifiera l’usage, et qu’il sera courant d’entendre « les hommes et les femmes sont belles ». Mais pour l’instant on ne le dit pas. Et on ne l’a jamais dit. Intuitivement, on ne l’a jamais fait dans l’histoire de la langue. Est ce que ça pourra s’imposer ? Qui sait. Mais dans tous les cas, arrêtons de mentir en le présentant comme un retour à un ordre ancien, une sorte d’âge d’or avant le sexisme. (Et laissons Racine tranquille.)

Pour conclure…

Cet article un peu long ne veut pas blâmer qui que ce soit. Il a simplement pour but de rappeler des faits de langues trop méconnus qui sont détournés au service d’une idéologie, sans être creusés, ce qui est regrettable.

Je crois qu’il faut garder en tête que pour les référents animés, les êtres vivants, si depuis 3000 ans, on fait un accord au masculin lorsqu’on les met au pluriel, il y a très peu de chances que l’usage prenne pour faire autre chose. Je ne dis pas qu’il faut tout enterrer, mais simplement qu’il faut avoir un recul historique sage sur tout cela. Et qu’il faut garder en tête que ce pluriel masculin n’est pas un masque à la féminité, pas du tout : il s’agit d’une forme qui englobe, qui rassemble, et ça, c’est joli, non ? Vous n’avez pas envie d’être rassemblés ?

Il reste les noms de métiers : et là, évidemment, la version féminine s’impose si on en a besoin. Il n’y a rien à revendiquer, selon moi : l’usage suit l’évolution de la société.

Terminons par ce qui paraît essentiel dans toute cette polémique : cette culpabilisation ambiante des français par eux-mêmes, cette idée selon laquelle la langue française va mal, la société va mal, avant c’était mieux, ailleurs c’est mieux. C’est là un mal bien français et tellement triste. Dans aucune langue romane on ne dit aujourd’hui « les hommes et les femmes sont belles », et on ne l’a jamais dit dans un âge d’or passé.

Moralité : laissons l’usage nous guider, laissons notre impression et notre rapport à la langue nous guider. Et l’usage rassemble des millions de personnes. On ne peut pas résoudre un dogmatisme par un autre dogmatisme. Sur ce sujet, et avec un recul de linguiste, ce n’est pas aussi simple que de dire « il n’y a qu’à écrire ça », et boum, tout le monde l’écrirait. La langue est vivante, et libre, tellement libre, c’est ce qui la rend merveilleuse. Elle est incontrôlable, elle touche à l’intimité des gens et à leur pensée. La mue vers un nouvel usage, quel qu’il soit, est très longue et progressive.

Allez, pour finir, un autre petit exemple de Racine. C’est dans une de ses pièces que je préfère.

Andromaque (V, 2) « Son salut et sa gloire semblent être avec vous sortis de sa mémoire ».

“Sortis”. Au masculin pluriel. Sans l’accord de proximité avec « gloire ». Comme quoi…

 

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38 commentaires sur “Le point sur l’écriture inclusive.

  1. Très bel article ! J’ai appris plein de choses !
    C’est un sujet que je trouve passionnant.
    La langue française est belle, et comme tu dis, elle est libre ; il faut arrêter de vouloir tout contrôler !

  2. Passionnant !
    J’avais déjà beaucoup apprécié l’article sur la réforme de l’orthographe. Je m’étais sentie plus éclairée !
    Ici encore j’y vois plus clair.

  3. Très instructif !
    Personnellement, je ne m’insurge pas contre la soit disant “sexiste” langue française. Je pense que c’est le cadet de nos soucis. Il y a bien plus urgent en matière d’égalité homme femme.
    Et l’écriture inclusive, quelle lourdeur…

    1. Non : la lourdeur, c’est le fait des gens qui ne savent pas bien écrire, inclusif ou non. On peut écrire inclusif, sans aucun signe typographique distinctif, et sans lourdeur. Mais pour cela, il faut dès le départ savoir écrire !

      1. Il est certain qu’on peut écrire non-inclusif avec lourdeur, et inclusif sans lourdeur. Néanmoins, nous sommes tous d’accord sur le fait qu’il y a plus de risques d’écrire avec lourdeur si l’on se met à écrire avec les conventions de l’écriture inclusive, puisque vous dites vous-mêmes qu’il faut “déjà savoir écrire”, comme s’il s’agissait de deux étapes, et que l’écriture inclusive est une sorte de difficulté supplémentaire.

  4. Cet article, je l’attendais ! Ce débat sur l’écriture inclusive me questionne depuis que je l’ai découvert : moi, quand on m’a appris que “le masculin l’emporte sur le féminin”, j’ai compris qu’en grammaire, le masculin était un peu masculin et un peu féminin, et que le féminin était réservé aux filles (en gros) (j’avais 7 ans, hein). Et ça m’allait bien comme ça. Et paradoxalement, quand je lis de l’écriture inclusive, je me sens exclue en tant que femme : parce que s’il faut préciser que les femmes sont inclues, ça veut dire qu’elle ne le sont pas naturellement. Comme quoi… en tout cas, ton article était vraiment passionnant 🙂 (vivement le prochain débat linguistique !)

    1. Je suis tout à fait d’accord avec vous sur le côté exclusif (ou excluant ?) de l’écriture inclusive. Je n’arrivais pas à formuler ce qui me mettait mal à l’aise (en plus de la lourdeur) et vous l’avez très bien fait.

  5. (je me relis et j’ai écrit un pavé environ incompréhensible, je suis désolée d’avance)

    “La nuit tous les chats sont gris”; maintenant j’ai Henry Dès dans la tête 🙂 (je sais pas si c’est fait pour, mais au moins j’ai l’impression d’avoir 6 ans, j’aime bien)

    Sinon, à part ça, je me suis posée la question de l’oralité de l’écrit il y a quelques jours quand on a eu à rendre un dossier aux profs, et qu’une des personnes de mon groupe a rappelé l’écriture inclusive : ça nous paraissait plus juste (pourquoi plus agriculteurs qu’agriculteurs.trices ? ) donc on a essayé de le faire tant bien que mal (déjà, on a remarqué à quel point c’est très dur de se défaire de ses acquis et habitudes bien intériorisés)(la preuve, j’aurais pu écrire intériorisées)(et encore, on n’avait que trois pages…). Et puis la question de l’oral est arrivée (puisqu’on aura une présentation-débat, c’est pas fini cette histoire) : je suis tout à fait incapable de dire les ‘agriculteurs et agricultrices’ à chaque fois (et c’est souvent, puisque le sujet c’est les semences), et c’est un peu lourd. J’en suis donc arrivée à ‘est ce que la langue ça doit être une question d’esthétique ou plus pragmatique’ ? (vaste sujet, je me suis arrêtée là avant d’aller planer dans l’univers intergalactique des questionssansréponsequitefonttoutremettreencause).

    (de toute manière, pour changer, on était charrette donc on avait moyennement envie de passer du temps là dessus)

    Bref, j’ai toujours pas de réponse à ma question, l’écrit n’est qu’une question d’habitude, mais comme on a souvent tendance à ‘aller au plus simple’ à l’oral, ça ne va pas si les deux doivent être raccords (bilan : je tourne en rond).
    En tout cas j’ai plein d’arguments très valables en tête maintenant, ça va faire son petit chemin dans tous les recoins de mon cerveau fatigué (quand je ne serai plus charrette, donc, et que je pourrai libérer de l’espace dans mon crâne pour autre chose que l’Architecture – argh)
    En tout cas, mille merci à vous deux, vous êtes géniaux(ales ? 🙂 ), le passage du genre grammatical des mots m’a beaucoup fait sourire, c’est tout à fait vous (les arbres au féminin, j’aime bien 🙂 ).
    Des bisous !

  6. Article très intéressant sur un sujet passionnant. J’ai appris beaucoup de choses, merci!

    Je voulais tout de même revenir sur l’idée que la notion de genre grammatical n’influence pas notre pensée: d’après Michaël Lessard et Suzanne Zaccour, c’est tout l’inverse. Ils prennent pour exemple la masculinisation du groupe “réfugiés” par les médias qui a conditionné les gens à imaginer un groupe constitué principalement d’hommes. Or il se trouve qu’il y a autant voir plus de femmes que d’hommes parmi les réfugiés.
    J’ai moi-même pu le constater récemment: au sein d’une association que je fréquente, nous avons eu le possibilité de financer les études d’un jeune réfugié. Une personne présente à refusé de participer au motif que les réfugiés étaient tous des hommes ayant préféré sauver leur vie en laissant les femmes sous les bombes. J’ai avancé les chiffres prouvant que les femmes faisaient bien partie du groupe “réfugiés”, mais sans succès car “les médias ne parlent que d’hommes”.

    Je trouve que cet exemple illustre bien à quel point l’usage de la langue peut influencer notre pensée et, dans ce cas, créer des tensions et alimenter le racisme.

    sources: http://www.journaldemontreal.com/2017/09/20/pour-en-finir-avec-le-mansplanning-de-la-langue-francaise

    http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/09/24/les-migrants-tous-des-hommes_4770522_4355770.html

    Concernant les trois manières de pratiquer la langue inclusive et l’impossibilité de les prononcer oralement: j’ai constaté en fréquentant des forums tournés vers l’inclusif qu’il existait une quatrième manière, plus compatible avec la prononciation. Il s’agit de la contraction des mots féminins et masculins. Tu en as déjà paré avec la contraction du il et du elle qui devient iel, mais il est également possible de l’appliquer à d’autres mots. Par exemple tous et toutes devient toustes. Pour ton exemple @Gaelle agriculteur et agricultrice devient agriculteurice. Bon il est certain que nous ne sommes pas habitués à entendre ça et que ça sonne un peu lourd à l’oreille 😉

    Personnellement j’aime la sonorité de notre langue mais je suis tout de même gênée par son aspect exclusif, alors en attendant de savoir exactement ce que j’en pense, je ne pratique l’écriture inclusif qu’à l’écrit et uniquement lorsque je m’adresse à des personnes se genrant au neutre…

      1. C’est intéressant cette histoire de “réfugié”. Mais je doute quand même un peu, n’est-ce pas le statut lui-même qui fait qu’on a tendance à penser “homme” ? Par exemple, en anglais, n’a-t-on pas exactement le même souci, alors que le mot n’est pas masculin ?

  7. Coucou! Personnellement je n’ai pas d’avis tranché sur la question; la règle du masculin l’emporte ne m’a jamais perturbée, je parle aussi persan, il n’y a pas de genre, et bon niveau droits des femmes hum hum.

    J’ai vu une très bonne vidéo de linguisticae sur yt sur le sujet. Ton article aussi est très bien documenté.

    Normalement, j’ai tout pour être a priori contre l’écriture inclusive.
    Sauf qu’il y a un an, je suis passée en classe de CE1 pendant que ma collègue enseignait la fameuse règle du masculin qui l’emporte et tous les garçons de la classe ont scandé comme des coqs qu’ils étaient les plus forts. Et ça m’a serré le coeur pour les filles de ladite classe.

    Depuis, je suis plus mesurée.
    En fait je n’ai pas d’avis tranché. J’avais déjà bien compris que l’usage prévaut. En revanche, est ce qu’il n’y a pas des moments de bascule qui influencent vraiment cet usage? Comme depuis quelques semaines par exemple?

    Donc je comprends tout à fait que l’on veuille peser sur l’usage en prenant en compte ces problématiques.
    Je comprends très bien aussi la difficulté d’écrire quelque chose qui ne se lit pas.

    J’aimerais bien que les choses changent.

    Petite anecdote en passant: la semaine passée, mon fils de bientôt 9 ans expliquent à sa soeur de 3 ans que le masculin l’emporte (bon on est d’accord, elle est un peu jeune). Je saisis l’occasion pour lui dire que justement il y a des débats autour de cette règle. Et il me répond: “ah oui je comprends, alors par exemple on pourrait dire iels?”
    Pragmatisme avant tout!! Et il me sort le pronom proposé en écriture inclusive! ça m’a séchée 😉

    Belle journée!

  8. Merci d’avoir su mettre en mots, avec précision et exactitude, ce que mon esprit concevait vaguement et intérieurement.
    Il est ridicule de vouloir imposer à la langue de changer. Les choses se font dans l’autre sens et l’exemple de l’école est très parlant: la langue bouge, PUIS on enseigne comment elle a bougé.
    Merci, merci, merci!

  9. Un grand merci pour cette article, et son objectivité !

    Pour ma part je suis très attachée aussi à notre langue, c’est même pour ça que je te lis avec autant de plaisir, parce que tu la manies joliment, respectueusement, et sans fautes, bref on sent que tu l’aimes. Je suis sans doute un peu réac sur les bords et je l’assume tranquillement, mais je me désole de voir, dans le monde de l’entreprise dans lequel je travaille, à quelle point notre belle langue est massacrée.

    Tout ça pour dire que j’ai du mal (c’est un euphémisme) avec l’écriture inclusive, pour les raisons que tu viens de citer et notamment tout ce qui concerne le passage de l’oral à l’écrit et inversement.

    Je suis aussi très dubitative par rapport aux combats symboliques, je ne peux m’empêcher de penser que c’est autant d’énergie qui n’est pas mise à profit pour des combats plus concrets.

    J’ajoute aussi un point sur le fait de vouloir l’enseigner dans les écoles. Outre la notion d’usage que l’école ne peut pas forcer, comme tu l’as dit, je trouve qu’il y aurait là quelque chose de très discriminant. Car pour bien écrire en écriture inclusive, il faut maîtriser un minimum les règles de base de la grammaire (les accords en genre et en nombre notamment), ce qui laisse de côté tous les enfants qui, pour diverses raisons, sont en difficulté par rapport à cela, et favorise ceux qui ont des facilités, et/ou qui vivent dans des familles culturellement plus favorisées.

    Sur l’histoire du masculin qui l’emporte, et qui fait se gausser les garçons, il devrait être possible de trouver une formulation moins maladroite pour exprimer ce fait grammatical.

    Et pour finir, juste deux petits détours par d’autres langues européennes (histoire de me la péter un peu) :
    – l’allemand a gardé le genre neutre, principalement pour les inanimés mais aussi pour les mots avec certaines terminaisons. C’est ainsi que “Mädchen” (petite fille) est neutre à cause de son suffixe. À ce que je sache, la société allemande n’est ni plus ni moins sexiste que la nôtre bien que les filles soient “neutralisées”.
    – en roumain, le neutre existe également, mais un nom neutre est en fait un nom masculin au singulier et féminin au pluriel. Comme ça, ça met tout le monde d’accord !

  10. Merci Céline pour cet éclairage très intéressant.
    A sa lecture, je me rend compte combien j’utilise la langue française sans me poser de questions, l’usage ayant pris le pas sur toutes ces réflexions.
    Merci encore, j’ai moi aussi appris beaucoup de choses

  11. Merci infiniment pour ce passionnant article Céline ! Enfin l’avis de spécialistes !!! Si si !
    Je suis parfaitement en accord avec vous !
    Notre langue est bien vivante, et c’est magnifique de pouvoir réfléchir sur tout cela !

  12. Merci pour cet article ! On entend tout et n’importe quoi sur le sujet en ce moment donc ça fait du bien de lire un sujet qui pose vraiment les bases. Personnellement même si je soutiens au quotidien le combat des femmes et que j’essaie toujours, à mon niveau, de faire changer les choses, des règles de grammaires vieilles de plusieurs décennies ne font pas vraiment partie de mon combat. Mais peut-être que je me trompe et que tout doit commencer là 😉
    A bientôt

  13. Enfin un article clair et complet sur le sujet!
    Bien que je ne sois pas dut tout linguiste, enseignant, auteur ou quoi que ce soit d’approchant, je retrouve dans ces trois choses les idées que j’avais eues en lisant différents articles sur le sujet.
    Si le sujet soulève tant de discussions, c’est quand même que plus que les tentatives passées sur une réforme lexicale de l’orthographe, la grammaire constitue la charpente de la langue. Admettre plusieurs écritures d’un même mot (encore que l’on devrait en préserver la construction) est une chose finalement limitée à ce mot, changer les règles d’accord impacte toute la langue, écrite comme orale.
    Sur le plan de la lisibilité de l’écriture inclusive type “point haut”, il y a deux aspects qui me semblent utile de souligner. Au niveau de l’apprentissage de la lecture, on passe par une étape de lecture à haute voix qui permet justement de lier l’aspect visuel du texte avec sa prononciation qui est le mode naturel d’apprentissage de la langue. Si une écriture n’est pas prononçable, ça devient beaucoup plus difficile d’apprendre à lire. Déjà que les résultats sont mitigés dans le domaine …
    Une fois la capacité de lecture acquise et pour toute la vie, on le lit plus par déchiffrage lettre à lettre (ou syllabe par syllabe) mais par reconnaissance globale d’un mot et anticipation des mots suivants y compris accords, conjugaison. L’écriture “point haut” oblige à s’arrêter à chaque mot affecté pour en analyser le détail. Un peu comme lorsqu’on rencontre une formule mathématique. Assez impraticable !
    Concernant l’accord de proximité, il me semble une fausse bonne idée de plus. Parce qu’en réduisant l’accord à ce qui est le plus proche, il induit une écriture pouvant exclure la partie plus lointaine ce qui est un peu paradoxal pour une écriture inclusive. Un exemple lu quelque part sur le thème : “un garçon et deux filles grassouillets” (accord actuel), “un garçon et deux filles grassouillettes” (accord de proximité). On voit bien que dans le premier cas la formulation est sans ambiguïté, pas dans le second cas où on ne sait plus qui est grassouillet.tes.
    Il me semble que ce débat idéologique vise à une féministation forcée de la langue par le biais d’une norme grammaticale supposée toute puissante en confondant masculin/féminin, genre grammatical avec masculinité/féminité des personnes.
    Et que va-t-il se passer si des personnes se percevant de genre neutre viennent aussi à réclamer leur “part du gâteau” ?

    1. Merci pour cet éclairage sur l’apprentissage (qui est tout de même la base de tout) et sur le déchiffrement.

      Sur la question de savoir “que ferons-nous si les personnes se réclamant de genre neutre demandent leur part du gâteau ?”, je n’ai pas voulu aller sur ce terrain mais ça me titille aussi. C’est comme si la langue devenait “communautariste”…

  14. Edito juste parfait! Laissons faire l’usage, tout simplement, d’autant que les contre-exemples ne manquent pas (mais ils n’ont jamais choqué personne) : de “vigie” à “estafette” en passant par “sentinelle”, “star”, “sage-femme”, “steward” (et pourquoi pas un mot bien français, auraient dit des puristes, comme “hôte de l’air”?)
    Ou encore on peut, si on suit le raisonnement à son bout, aussi réformer le terme “école maternelle” (en y ajoutant le terme paternelle).

    Et pour finir, je dirai (en fait, je cite un historien et grammairien) : “Il faut changer les mentalités et le vocabulaire suivra. Attaquer le vocabulaire pour essayer de faire changer les mentalités, c’est un petit peu dangereux” (Bernard Fripiat)

  15. Wahoo quel article génial ! Je suis moi-même en train d’en écrire un et c’est super intéressant de confronter plusieurs points de vue 🙂

  16. D’accord avec vous sur le fait qu’il est prématuré que l’école enseigne l’écriture inclusive, et qu’elle doit plutôt suivre l’usage que l’impulser, en la matière. Cependant, si l’on veut que l’usage change un jour, il faut bien commencer quelque part ? Toutes les personnes qui écrivent des textes destinés à être publiés ont une responsabilité en la matière et peuvent, par leurs écrits, influer sur ce qui sera “d’usage” et “enseignable” dans 50 ans.
    Il est clair que les tournures épicènes, neutres, globalisantes, sont le meilleur moyen d’écrire de façon plus inclusive, mais je ne comprends pas que vous vous y opposiez au prétexte qu’elles ne sont pas toujours possibles : même si elles ne sont possibles qu’une fois sur deux, qu’est-ce qui s’oppose à ce qu’on les utilise ponctuellement ? Tout progrès est bon à prendre.

  17. Bonjour,
    votre point de vue est bien sûr intéressant, mais j’ai du mal à comprendre comment des chercheur•es comme vous ne perceviez pas que le neutre n’existe pas…
    Dire que “le masculin l’emporte sur le féminin” ou encore parler de “Déclaration universelle des droits de l’homme” (et non “humain”) ne pose pas seulement un souci de conséquence : il est le témoin d’une approche sexiste du monde social.
    Ce n’est pas seulement la langue qui va impacter les représentations ou les représentations et pratiques qui vont faire évoluer la langue : ce sont des allers-retours.
    En tant que sociologue, il me semble difficile de ne pas voir une perspective un brin réac’ dans la volonté d’y aller doucement au fur et à mesure des évolutions de la société (laquelle?) : celle-ci est plurielle et aussi faite de rapports de force, de mobilisations collectives et de luttes.
    A partir des mots (madame/mademoiselle/monsieur ou l’écriture dite inclusive) ce sont les droits et les inégalités sociales qui sont au centre des débats.

  18. De loin le meilleur article (clair et précis, honnête et dépassionné, et finalement plein d’intelligence et de bon sens) que j’aie lu sur ce sujet qui fait tant parler de lui en ce moment… Bravo et merci !

  19. Merci pour cet article ! Pour ma part, et en ce qui concerne les fonctions, je ne comprends pas la féminisation des titres. S’il est indifférent que le poste soit tenu par un homme ou une femme pourquoi changer le nom du poste. Certes, ce nom sera souvent masculin, mais cela fait partie de l’histoire de la profession ; j’ai un ami qui est sage-femme et qui s’inscrit avec fierté dans cette histoire millénaire…
    Bref, pour rien au monde je n’aurais voulu voir sur ma carte de visite “cheffe de service” ou ” maîtresse de conférences”

    1. C’est juste et cette “féminisation” dépend de chacun, je pensais à “la ministre”, ou “présidente”, “directrice”. Je n’aime pas “auteure”, ni “autrice” d’ailleurs, et je ne suis pas certaine que l’usage prenne, mais je ne peux rien deviner. Comme vous, je suis gênée par la féminisation que je trouve parfois abusive, et je ne me décris jamais comme “professeure”, que je trouve tellement laid ! Je rentre en “salle des professeurs” sans me dire le moins du monde que je n’y ai pas ma place. (Je lisais l’autre jour d’élégantes lignes de J. de Romilly qui disait, mais alors, va-t-on écrire “la blancheure et la torpeure, sous prétexte que ce sont des féminins”? Je souriais et partageait cette impression qu’on ne peut pas ajouter un “e” n’importe comment…)

      1. Jacqueline de Romilly voilà une belle référence !
        PS Merci de rétablir le “s” du pluriel de “titres” que j’ai malencontreusement omis dans ma hâte.
        Au plaisir de vous lire …

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