Le prix du beau

J’ai la curieuse tendance, lorsque l’on traverse une période de pluie, à penser que c’est une sorte de prix à payer pour connaître un anticyclone par la suite. J’ai contemplé cette absurde impulsion en spectatrice et je l’ai souvent interrogée, en essayant tantôt de lutter contre elle, tantôt de l’accepter, mais elle m’a toujours semblé curieuse. C’est comme s’il s’agissait de mieux accueillir la grisaille en la considérant comme passage obligé en contrepartie de journées douces. Je ne suis pas d’accord avec mon erronée certitude selon laquelle il faut manger son pain noir avant que d’avoir son pain blanc (et puis j’adore le pain noir, mais vous me comprenez).

Je me demande souvent si j’ai la même tendance dans la vie. Autrement dit, vais-je jusqu’à penser qu’une période grise est une sorte de juste (ou injuste!) tribut contre une période de lumière? Parfois, surtout lorsque j’ai le sentiment comme aujourd’hui que tout me sourit, je me demande quel malheur arrivera ensuite, comme s’il était impossible que le bonheur dure éternellement, comme si le malheur était une sorte de pot commun dans l’humanité dans lequel chacun(e) devait piocher à un moment ou un autre. Lorsque je prends du recul, je pense sincèrement qu’il n’en est rien, déjà parce que le « malheur » et le « bonheur » sont des données subjectives. Je veux dire par là qu’une période heureuse pour quelqu’un ne serait pas analysée comme telle par un autre, et qu’à l’inverse, on peut traverser des périodes où l’on n’est pas pleinement satisfait alors que d’autres le seraient en pareilles circonstances. C’est un peu comme si le beau temps était relatif. Comme si en sortant le matin, dans une même situation météorologique, certains disaient « il fait beau », et d’autres « il fait mauvais ». (Ce qui peut arriver d’ailleurs.)

Je ne dis pas qu’il faut toujours trouver qu’il fait beau. Je dis juste qu’un sort « heureux » ne veut rien dire dans l’absolu. Tant mieux, sans doute.

Mais au-delà de cette subjectivité, je n’aime pas la tendance que je vois parfois chez d’autres à comparer les difficultés de vie entre eux (et entre eux et moi), comme pour se rassurer, se dire « tu n’as pas eu cette difficulté, mais tu as eu celle-là, et moi je n’ai pas eu la tienne mais j’ai eu celle-là. » Entre les vies, ou à l’échelle d’une même vie d’ailleurs, ils aiment trouver un blanc pour un noir. Ce qui me dérange, c’est cette volonté de voir un système de compensations dans nos chemins. Je suis dubitative devant un équilibre à chercher dans le malheur (et le bonheur) de l’humanité.

Toi le tout petit qui dors contre moi, si je dessinais tes âges, je ne t’épargnerais pas les moments difficiles, les coups du sort, les instants de doute et de douleur, je place toute ma confiance en tes petites mains à grandir, je sais que tu seras debout, que tu seras fort. Parce que les ombres sur notre chemin font notre étoffe, aussi, elles nous font solides, résistants, riches d’histoire et de courage.

Dans le beau et le moins beau, j’aime à penser que ce qui nous arrive a un sens et est forcément pour le mieux, même si l’on ne s’en rend pas compte tout de suite.

Je prête finalement une confiance plus profonde aux aléas de nos chemins qu’aux caprices des nuages. Quel comble! Je crois plus au bon sens du temps qui passe qu’à celui du temps qu’il fait. Alors mon fils, je vais essayer de te rappeler lorsqu’il pleut que pour relativiser le gris, il vaut mieux ouvrir les mains, plutôt que le subir comme contrepartie d’un bel à-venir.

14 commentaires sur “Le prix du beau

  1. Bonjour Céline,

    J’ose enfin prendre ma plume pour vous écrire ces quelques mots. Je voulais simplement vous dire que votre article est magnifique. Vous écrivez vraiment très bien, c’est simple et pourtant chaque mot est à sa bonne place, comme une évidence…
    Bravo!!! En tout cas, c’est en réel plaisir de lire chacun de vos articles! Car je pense qu’ils peuvent résonner en chacun de nous. 🙂

    Bonne continuation

    Nicole

    1. Merci pour ces mots qui me touchent beaucoup, Nicole! C’est un vrai plaisir d’écrire pour des lecteurs si réceptifs, et qui me le disent avec tant de soin et d’élégance. 🙂

  2. Souvent, j’ai envie de commenter juste pour te dire à quel point ce que tu écris est juste et exactement ce que j’aurais voulu écrire, mais je trouve que ça casse un peu la joliesse (ça se dit, ça, la joliesse ?!) de ton texte, alors je m’abstiens, mais je relis en douce, plusieurs fois, ce que tu écris.
    Et puis ce que tu as écrit, là, aujourd’hui, je trouve ça très beau, comme toujours, et très juste, comme toujours. J’ai toujours été convaincue que tout ce qui nous arrive, même le pire, est là pour quelque chose, que ce soit pour nous apprendre à chérir ce qu’il nous reste, ou pour des trucs un peu plus prosaïques. Alors, je suis en tous points d’accord avec toi, et j’aurais voulu écrire cela aussi.
    (Par contre, je n’aime pas trop la rhubarbe qui en illustre un bout de texte.)

    1. Comment, mais, ne pas aimer la rhubarbe, mais enfin, oh, mais, quoi, ah, j’en suffoque tiens. Je crois qu’il faudra que tu viennes prendre un goûter chez moi pour que je te fasse aimer la rhubarbe. (Ou un café, j’ai du bon café.)

  3. Tu dis ici magnifiquement quelque chose que je ressens de plus en plus et que je tente maladroitement de dire sous la forme  »dans les épreuves se cachent des trésors. Il faut parfois du temps pour les découvrir, parfois même un coup de pouce ». C’est mon métier, je l’aime tellement… Accepterais-tu que j’imprime ton texte pour le glisser dans ma salle d’attente, avec ton nom bien sûr ?

  4. comme tu as raison, céline, et tu le dis si bien ! c’est un exercice difficile mais important de ne pas toujours tout comparer à autre chose, à d’autres personnes, d’autres chemins de vie. et j’ai très souvent constaté qu’effectivement, la vie est bien faite et nous apporte ce dont nous avons besoin pour progresser sur notre route.
    sinon: soins bébé – ouiouioui, maquillage de maman – ouiouioui !
    bisous

  5. Ooooh, qu’il est beau ton ptit texte (…comme tous les autres dès que tu prends plume/clavier/crayon/truc pour écrire quoi )!
    Je fais plutôt partie de ceux qui se laisse guider jour après jour, alors qu’il fasse beau ou gris, peu importe le lendemain, je tente d’accueillir chaque moment comme il vient ^^ !
    « Carpe diem » comme il disait

    (et fou comme ton fils a grandiiii xD)

    Une pluie de coeurs sur toi & lui <3 <3 <3

    1. Je ne te connais pas, mais ce que tu dis ne m’étonne pas : je parierais fort pour que tu sois une optimiste, une vraie! 😉

  6. C’est tout à fait juste ce que tu dis. Il vaut mieux voir le verre à moitié plein et toujours accueillir le plus sereinement possible même ce qui nous semble nous déplaire ou nous désavantager, parce qu’en réalité, ce qui prend des airs de contraintes et de malchances sont des cadeaux dans la vie. Ils ont aident à broder, tisser de fil d’or et d’argent le manteau de notre personnalité, de notre force.

  7. C’est vrai que j’en ressens du bonheur de manière très intense je m’interroge sur cette disproportion qu’il faudrait rééquilibrer. Heureusement, je pense plus souvent que l’égalité arithmétique bonheur/malheur c’est une perception faussée des choses (peut-être due à notre tradition judéo-chrétienne) car si cet équilibre existait, cela signifierait qu’une personne qui n’a jamais vraiment éprouvé de malheur ne pourra jamais être pleinement heureuse. Et puis, tout simplement, moi j’aime la pluie. La pluie embellit tellement ! Essaye d’aller te promener en pleine nature quand il pleut (mais qu’il ne fait pas trop froid) et je suis certaine que tu aimeras la pluie! 🙂

    1. Oh mais oui, j’adore aussi marcher sous la pluie! (Et je suis bien certaine que l’on peut connaître un bonheur fou alors que l’on a peut-être pas connu une même échelle de malheur…)

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