Livre : quand l’argent dérange

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Pour dire la vérité, quand Natasha, du blog Echos Verts, m’a proposé de participer à un Eco-défi ayant pour thème les lectures inspirantes, je me suis écrié, formidable. Je me suis dit, j’aurai mille choses à dire, mille œuvres à proposer. Voyons ce qui de ma bibliothèque, livre ou essai, concerne l’ écologie et l’éthique, touche au bien-être de la planète, et a changé ma manière de voir notre monde et son fonctionnement : je vais crouler sous les exemples.
Et non.
Je me suis rendue compte qu’il n’y avait pas tant de livres, de vrais livres, qui avaient marqué ma conception du monde, de la société, de la consommation, de l’alimentation. Je crois que, ce qui a doucement changé et construit ma vie de maintenant, avec ses choix, avec son échelle de valeurs (qui sont toujours en évolution, et je crois que c’est normal, rassurant même), ne se résume pas à un livre, ni même à plusieurs. C’est le fruit de plein de lectures picorées deçà-delà, dans des revues inspirantes, sur la jolie toile internet, des œuvres de journalistes ou de blogueurs qui ont su ponctuellement interroger le quotidien. Des discussions avec des amis, des vies différentes de la mienne, des voyages, des coupures de presse, tous les petits pointillés qui font que j’ai décidé, pris des virages, arrêté, repris, posé tel ou tel regard sur le monde et sur ce que l’on pouvait (ou non) y changer.
Je me suis rendue compte que mes livres, mes livres chéris qui dansent en ribambelle dans la bibliothèque qui va jusqu’au plafond, sont bien davantage des fictions, des pièces de théâtre et des poèmes, que des ouvrages de fond, d’analyse ou de critique. J’aurais pu, alors, vous parler d’une fiction qui a indirectement  changé ma vision du monde et de ses rouages, un Barjavel, un Ionesco même. Puis j’ai décidé, pour une fois, de ne pas parler d’une histoire mais d’un vrai livre de grande personne sérieuse. Promis, je reparlerai de fictions (qui ne sont pas si fictions que cela pour peu qu’on les regarde bien).

Alors, j’ai pensé à ce petit livre – qui en fait est plutôt gros : je dis petit parce qu’il se lit très facilement et très vite.
C’est un livre d’économie, et croyez-bien que je ne suis pas du genre à lire des livre d’économie, moi la littéraire pure et bien incapable de voir si mon marchand de courges me rend la bonne monnaie. Sa lecture m’a été conseillée par un article du Nouvel Observateur (n°2615 – 18/12/2014), et je ne l’ai jamais regrettée, parce qu’elle a eu de grands échos en moi, et que j’y pense très souvent.

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Tout s’achète aujourd’hui. L’aliment, le bien, le culturel, l’éducation, cela ne choque plus vraiment personne. Mais l’ouvrage commence par une petite liste assez inquiétante qui dépasse un peu cela.
Une cellule de prison améliorée : 82$ la nuit. L’accès à la voie réservée aux véhicules à occupation multiple : 8$ à l’heure de pointe. Le recours à une mère porteuse, le droit d’immigrer, le droit d’abattre un rhinocéros noir menacé d’extinction (150 000$, oui oui), le droit d’émettre une tonne métrique de carbone dans l’atmosphère (la pollution se monnaie, en France aussi les amis, et plus personne n’y voit d’inconvénient)…
Oui, il y a désormais peu de choses que l’argent ne permette pas de se procurer. Le discours du mariage de mon meilleur ami? Achetable. Une lettre d’excuse? Achetable. Une place dans une file d’attente, qui était auparavant un endroit de mixité sociale par excellence? Achetable. Désormais, la monnaie permet à chacun de ne pas se mélanger à tout le monde.
Et surtout, l’argent contamine les comportements au point de mettre le doute sur ce qui peut et ne peut pas être acheté. L’amour? L’amitié? Le bonheur? A priori, ces valeurs restent en marge de la marchandisation. À en lire Michael J. Sandel, professeur à Harvard, il existe des zones grises.

Notre société se marchandise, c’est un constat inquiétant, pas seulement pour la multiplication des biens matériels possibles, mais aussi pour les comportement civiques et interpersonnels.
Et nous ne pouvons, nous lecteurs, qu’avouer que nous avons déjà penché vers ces dérives : nous avons déjà accepté les mesures sur le changement climatique et le fameux droit à polluer, nous avons accepté que l’INSEE inclue dans la richesse nationale le temps que les parents passent à s’occuper des enfants au tarif de la baby-sitter.
Notre France si démocratique et si juste l’est-elle tant que cela? Peut-on encore croire au bien-fondé de l’économie de marché telle qu’elle évolue?

Cette mutation, l’auteur l’explique, la décortique, en retrace l’histoire – aux États-Unis, certes, mais nous en suivons bien sagement la route. Avec force détails et réflexions étayées d’exemples, il analyse un comportement économique et social en le confrontant à la morale : c’est la force de son essai, qui n’est pas qu’une liste de dérives existantes et alarmantes. Sous une lumière de constat, et de réflexion plus philosophique qu’il n’y paraît, M. J. Sandel pousse également chaque lecteur à s’interroger sur les dérives à venir.
Quelle place serait accordée au marché dans la société dont nous rêvons?
Dans le monde dans lequel nous aimerions vivre, quelles limites trouver à la monétisation et auc échanges monétaires?
Voulons-nous d’une société où tout soit à vendre?

Sans fustiger la marchandisation du monde et s’en alarmer, il faut sans doute commencer par la reconnaître, la questionner : les prises de conscience que l’ouvrage suscite, et les interrogations qu’il fait naître sont autant de répercussions d’une valeur…inestimable.

Michael J. SANDEL, Ce que l’argent ne saurait acheter, Seuil, 2012 (Préface de Jean-Pierre Dupuy)

Cet article a été publié dans le cadre de l’éco-défi « Découvrir des lectures inspirantes et engagées.» Hier, Irène, du blog La Nébuleuse, nous parlait de Vive l’agro-révolution française de Vincent Tardieu   ; demain, Marina, du Blog Bleu, nous donnera son avis inspiré sur les Solutions locales pour un désordre global de Coline Serreau .

Un immense et doux merci à Natasha pour les grains de verts si inspirants qu’elle sème aux quatre vents, toujours avec un investissement, un engagement, et une gentillesse rares!

9 commentaires sur “Livre : quand l’argent dérange

  1. Merci Cél de nous introduire cet ouvrage ! Il suscite ma curiosité et j’ai bien envie de l’ajouter sur ma liste de St-Nicolas.
    La monétarisation est une grande source de questionnements au sein de mon labo. En effet, on travaille sur les services écosystémiques (tous les processus naturels qui contribuent au bien-être humain comme la pollinisation, les cycles des nutriments etc) et on doit toujours être plein de précautions face à leur marchandisation qui finit par casser l’approche du respect du vivant que l’on prône.
    J’espère que de ton fauteuil tu peux apercevoir les jolis flocons venir se poser nonchalamment sur la terre endormie 🙂

  2. Merci pour cette découverte. Si je suis plutôt comme toi, et que je lis principalement des fictions, ce livre m’intrigue bien (même si j’ai un peu peur de ressortir légèrement déprimée de sa lecture, chose pour laquelle j’évite en général la lecture de livres dit « engagés » : pour moi, la lecture doit me permettre de m’évader de mon quotidien, de mes problèmes et mes angoisses…et si possible éviter de les renforcer!). Bonne semaine à toi.

    1. Oh, comme je te ressemble, alors! Je n’aime pas trop lire d’ouvrage théorique, ni même de livre classé « développement personnel » : j’ai besoin de m’évader, de fictions, de romans, encore et encore! 🙂 Bon, celui-là n’est pas déprimant, il souligne juste des dérives qui peuvent exister et nous ouvre les yeux sur pas mal de choses. Promis, le prochain livre conseillé sera plus léger! Bonne semaine à toi aussi!

  3. « nous avons accepté que l’INSEE inclue dans la richesse nationale le temps que les parents passent à s’occuper des enfants au tarif de la baby-sitter. »

    Soit c’est moi qui ne comprends pas ce que tu veux dire mais je ne suis pas d’accord.

    Tu sembles dire que c’est un problème, mais s’il y a problème on ne le voit pas au même endroit.
    Que l’Insee essaie d’inclure dans la richesse les services rendus à soi même est une bonne chose.
    Cela signifie que l’on mesure une vraie création de richesse, dire que passer du temps avec son enfant, prendre soin de sa famille, de son logement pour qu’il soit un lieu d’accueil, prépare un bon repas pour les gens qu’on aime et les amis est une richesse, c’est plutôt une bonne chose non ?
    C’est aussi redonner une place aux personnes au foyer ( qui entendent souvent dans la question « et toi tu fais quoi dans la vie ? » « ah bon tu ne fais rien ? »

    Ce sont justement des choses que l’on ne peut pas acheter, et la façon qu’on a de comptabiliser une richesse, c’est (là pour le coup, je comprends ta difficulté…) en « euros ».
    C’est là ce qui est triste, qu’on doive en arriver à donner un équivalent en euros d’une richesse que l’on ne peut mesurer, mais c’est à mon sens « moins pire » que pas d’existence du tout.
    Et il n’est pas question ici d’acheter ou de vendre, juste de reconnaître l’existence de quelque chose qui a de la valeur.

    Je n’ai pas lu l’ouvrage, qui me semble intéressant, mais attention à ne pas confondre valeur et argent.
    L’amitié est une richesse qui a beaucoup de valeur (mais qui ne s’achète pas).

    1. Ton commentaire est très intéressant parce qu’il soulève de grands objets de débat, ceux-là mêmes pointés du doigt par le livre. Je partage bien sûr ta satisfaction de voir que techniquement une personne au foyer est « rétribuée », je n’ai rien contre en pratique- au contraire, j’ai grandi avec une maman au foyer, et si j’avais des enfants, je serais très heureuse de m’en occuper, et d’avoir en langage d’allocation une reconnaissance sociale pour cela. Nous ne sommes pas dans une société schtroumpf sans économie, il faut bien trouver un équilibre au marché. Mais dans cet équilibre, justement, il est si enrichissant de se poser la question : est-ce, du point de vue moral, philosophique, acceptable de vivre dans une société où mon heure passée à m’occuper de mon fils est indexée et a un prix? Juste sous l’angle éthique, est-ce le monde dans lequel j’aimerais vivre?…
      Après, je suis d’accord, heureusement que les allocations existent, je n’ai jamais dit le contraire.
      Quant à la confusion « valeur » et « argent », elle n’est pas faite par l’auteur, philosophe économiste maniant parfaitement ces notions.
      Au final, on a presque un sujet de dissertation… Ce qui a de la valeur doit-il avoir un coût? « Doit-il », ou « peut-il » – DEUX dissertations, allez.

  4. Bonsoir. 🙂
    C’est très intéressant notamment par rapport au commentaire précédent. Je lisais (ou je regardais un reportage, je ne sais plus) justement sur le fait qu’aujourd’hui on essaie de donner un prix à la nature, au vivant, aux écosystèmes, etc. Or, si on parvient à leur donner une valeur, au lieu de protéger la nature, c’est la spéculation qui va régner et paradoxalement générer encore plus de destructions du vivant…
    C’est un peu la même chose avec les multiples brevets (sur les plantes, etc) dont se servent copieusement les laboratoires pharmaceutiques, entre autres. C’est alarmant car au lieu de s’attribuer un patrimoine commun en dehors d’un système monétaire, nous sommes en train de tout inclure dedans et de nous déposséder nous-mêmes de choses vitales! Ne serait-ce par exemple que l’accaparement des terres ici même en France et ailleurs en Europe: nous ne pourrons pas cultiver sainement et en respectant la nature si nos petits agriculteurs n’ont plus les moyens d’avoir de la terre. C’est particulièrement pervers… et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres.

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