*meH2ter, mater, mère

Ma maman à moi, elle n’aime pas le rose. Et pourtant elle en a plein le cœur, et, à force de trop sourire, elle a de toutes petites rides au coin des yeux. Je crois qu’elle ne les aime pas beaucoup, mais elle m’a toujours dit qu’elle préférait avoir des rides d’avoir trop souri, alors je l’écoute, et je m’entraîne. Je ne suis pas certaine d’avoir une pratique très assidue, mais je promets de progresser au deuxième trimestre.

Ma maman, elle est jolie, elle est très jolie. J’aurais bien aimé moi aussi être une grande femme brune avec des jambes très fines, des épaules carrées, des joues toutes douces même quand elles ne sont pas poudrées, et une voix de soprane. Ma maman, c’est une entière, et moi je suis souvent une moitié. J’aurais bien aimé raconter qu’il n’y eut jamais d’orage entre nous : ce ne serait pas vrai. Après tout, la mer(e) après l’orage, c’est ce qu’il y a de
plus joli. Elle est bien loin de moi, je ne suis pas comme elle. Elle vit en bleu vif et je vis en pastel.
Elle a les mollets musclées d’avoir fait du vélo et d’avoir marché sa vie d’un pas décidé, elle aime les chiffres, elle sait tout compter dans sa tête, elle n’a même pas besoin de crayon. Moi, je fait mine d’inspecter la monnaie qu’on me rend avant de dire au revoir, mais en fait, je n’arrive pas à calculer s’il y a le compte. Après, je pars sur la pointe des pieds en faisant doucement glisser les pièces dans mon petit porte-monnaie, et on entend un joli bruit de ruisseau de ferraille, et puis j’aime la sensation que cela fait dans les doigts.
Ma maman, elle calcule, moi, je ruisselle.
Quand j’étais petite, elle s’énervait parce que je ne marchais pas assez vite. Et puis mes livres, j’étais perdue dans mes livres, trop pleins de lettres et d’idées de ruisseaux. Quand j’étais petite, vraiment plus petite, elle me prenait sur ses genoux le dimanche soir, dans la cuisine, pendant que la cocotte minute préparait toute seule des gros légumes de la soupe. Techniquement, il fallait que je sois en pyjama avec ma grosse peluche et que ça sente la carotte qui cuit pour que l’affaire soit efficace. Maintenant que je suis grande, je me rends compte que cela a dû passer vite, pour elle, que j’ai dû grandir vite, alors que j’ai eu l’impression que c’était long. Cela ne me dérange pas, cette sensation de longueur, parce que c’était bien, c’était doux, ma robe de chambre rose, alors qu’elle n’aime pas le rose, mes cheveux mouillés de petite fille, son odeur de maman, et celle de la cocotte minute qui siffle toujours trop tôt. Nous avons tous l’impression que notre enfance a duré plus longtemps que ce qu’elle a réellement duré, c’est pour ça qu’il faut tellement faire attention aux enfances des autres. Je ne suis pas sûre que son enfance à elle a été vraiment incroyable, sans avoir été catastrophique non plus. Je sais juste qu’elle en a tiré toute sa force de caractère, et qu’elle n’a jamais voulu se laisser faire, c’est pour ça que maintenant, elle peut rester ferme dans ses décisions, en plus de faire des scores inhumains à 2048, et de maîtriser l’art de crier « à table » ou « bonne nuit » avec sa voix de soprane.
Elle a fait de la danse, avant, et, avec le temps, ses articulations se sont un peu raidies. Je trouve que ce n’est pas grave parce que c’est son esprit qui s’est assoupli, comme pour rétablir l’équilibre.
L’équilibre, j’aimerais bien le trouver, dans ma vie, parce qu’à force d’avoir voulu être entière et perfectionniste, à force d’avoir cherché l’action, je suis parfois encore moins pastel qu’elle maintenant. Ce qui me console, c’est qu’elle me prépare toujours un thé que j’aime, alors qu’elle boit du café, et que, si je viens, elle aura acheté du pain noir aux graines et aux figues parce qu’elle sait que c’est une des rares choses que j’aimerais manger. Des fois, elle ouvrait un paquet de gâteaux juste pour moi, et si je n’en prenais pas, même pas un tout petit bout, elle ne se vexait même pas ; cela m’emplissait d’une tristesse plus âpre que le thé mais elle a toujours fait comme si ce n’était pas grave. Je sais qu’elle voit bien plus clair en moi qu’elle ne l’a jamais dit, bien plus clair que son café noir.
Ma maman, si elle avait pu, elle aurait voulu être pharmacienne.
Je crois qu’elle aurait été une merveilleuse pharmacienne, parce qu’elle aurait pris soin des gens, et c’est une activité qu’elle aurait aisément mené à plein temps. A la place, elle fait des comptes pour plein de grandes personnes un peu riches.
Pourtant, elle ne comptera jamais pour eux autant qu’elle compte pour moi, et me rendre à cette évidence me fait faire des progrès en matière de rides de sourires au coin des yeux.

14 commentaires sur “*meH2ter, mater, mère

  1. Ce billet, petite Céline, est à la fois touchant et indiscret. Je me sens entrer dans ce qui m'apparaissait avant de commencer ton article être particulièrement personnel. Ai-je le droit ? Tu affiches ta Maman, tes sentiments pour elle, ta vision d'elle d'une si belle et limpide manière que je me sens de trop. Je ne croyais pas aller plus loin que tes premières lignes … et puis, cet article étant ton cadeau, quelle drôle d'idée j'aurais que de ne pas ouvrir le paquet. Surprise. Ta Maman est une aussi belle personne que tu sembles l'être. Surprise ? Pas tant que ça. C'est ta Maman. Je ne crois pas aux coïncidences 😉 Bonne fête à Elle, un peu avant l'heure … si tant est qu'il faille une date. Mon Minipouce m'a répété 2 fois qu'il m'adorait avant de me serrer dans ses bras et de filer dans les bras de Morphée : c'était ma fête des mères aujourd'hui. Vivement demain ^^

    1. Bonjour Laurence, ton commentaire me surprend (un peu).
      Je suis désolée que tu aies trouvé cela "trop personnel", cela me désarme.
      Je n'ai jamais revendiqué de caractère strictement autobiographique dans cet article ni dans aucun autre depuis que je publie. Je pense avant tout au partage artistique et littéraire, et je joue avec la réalité, ma réalité, avec liberté, et, je crois, avec délicatesse et pudeur.
      Il ne s'agit nullement de déballage psychologique ou de plaisir exhibitionniste à parler de moi. J'ai toujours essayé, au contraire, de prendre des distances avec le réel, et d'offrir des partages qui aient avant tout vocation à amener chaque lecteur à faire vibrer en lui les émotions qu'il souhaite. Je ne publie pas mon autobiographie. Je partage des mots, parfois tirés du vrai, parfois non, que je souhaite jolis et touchants.
      Je sais que de nombreux lecteurs disent tout bas que mon blog est plus qu'un simple partage culinaire. Il est également là pour offrir des textes qui aident à rêver et à penser.
      C'est avec ce but et toute ma modestie que je continuerai donc.
      Merci de ta présence, de ta sensibilité, et, je l'espère, de ta compréhension.

    2. Oh … ce que j'ai du mal m'exprimer pour que tu te sentes violée ainsi … Je ne manie pas aussi bien les lettres et les mots que toi. Pardon de t'avoir blessée. Très sincèrement. Je ne pensais pas que mes mots étaient à ce point si facilement mal " interprétables ". Ce que tu écris est finalement aux antipodes de ce que je ressentais à la lecture de ton billet. Ce que je me sens mal à l'aise maintenant … J'ai certainement été bien maladroite sans même m'en rendre compte. Je comprends avec ce quiproquos à quel point manier l'écriture est un art que je ne maitrise absolument pas et surtout à quel point il est difficile à travers un écran de tenter de transmettre sa pensée … Ce que la " vie par procuration " qu'est l'internet dans son ensemble ( un simple mail peut si souvent se prêter à ce type d'erreur, tant sur le fond de la personne que la forme de ses dires ) m'apparait compliquée trop souvent ! Je te présente mes sincères excuses Cél et te dis, redis pour moi (car je croyais l'avoir deja dit, tu vois bien …^^), que ce billet m'a profondément touchée et simplement parce qu'il dévoilait des choses que je ne pensais pas que tu décrirais ic. Peut être simplement parce que je ne suis pas parvenue à ôter le caractère autobiographique. Tout simplement. Jamais je n'ai vu en toi une personne sans délicatesse ni pudeur, bien au contraire. Et si cela était le cas, crois-moi que je n'aurais osé commenter et aurais filé mon chemin. Ton univers m'interpelle car je le trouve beau, poétique et naturellement réaliste. Proche de ce que l'on aimerait tous vivre en fait … Vivre dans un recueil de poésies ^^ Encore pardon ma Jolie … J'espère que tu ne me tiendras pas rigueur de mon indélicatesse absolument incontrôlée …

    3. Merci Laurence. Ne t'inquiète pas, je ne t'en veux absolument pas! Je ne t'en ai jamais voulu, c'est plutôt de moi que j'ai douté, et de la clarté de mes intentions quand je partage un texte. Et puis, ton avis compte beaucoup, c'est aussi pour cela que je me suis permise de mettre les choses au clair, pas du tout dans le but de remettre quelques pendules à l'heure que ce soit, mais pour redire à toi et à beaucoup d'autres ce qui me semble essentiel dans ma démarche…
      Merci de tes mots qui me vont droit au cœur <3 Toujours.
      Fais plein de bisous à ton Minipouce, au fond, la fête des mamans doit être un peu aussi la fête des enfants… 🙂 Bonne soirée Laurence, je t'embrasse bien fort!

  2. Très beau texte, il y a des passages à l'écriture vraiment saisissante. Si l'intéressée le lit, je ne doute pas qu'elle en sera très touchée. Merci pour ce partage, et je suis sûre que maintenant, c'est toi qui ouvre le bocal de biscuits maison pour elle…

  3. Magnifique hommage à ta maman! J'espère qu'elle aura l'occasion de lire tes mots et de savoir tout cela. J'aime beaucoup tes photos, subtiles et pudiques, qui en dévoilent un peu mais pas trop comme si tu voulais montrer mais aussi préserver un petit trésor. Vous semblez différentes toi et ta mère mais complices aussi, c'est l'essentiel.

    Des bises jolie Céline!

    Emeline

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *