« Mon cher César, vous allez connaître la vraie volupté. Celle de ne rien faire. »*

Nerienfaire

Pendant les vacances, j’ai essayé quelque chose de nouveau. Enfin, ce n’était pas totalement nouveau, c’était une pratique à laquelle je vouais un exercice courant, avant. Avant, avant quoi, avant l’âge adulte, avant de travailler, avant d’avoir une vraie vie de grande. J’étais même si coutumière de cet usage que j’aurais pu en passer maîtresse, si un tel titre avait existé – fort heureusement, il n’existe pas (encore) des titres de tout. Je n’avais pas tenté de m’y remettre, une décennie s’est écoulée, la lourde charrue de la vie a tracé des sillons irréversibles sur mon front blanc de madone (notez mon sens de la mesure). J’ai délaissé cette pratique au fil de mes printemps et de mes feuilles mortes, en ramassant à la pelle tout ce nouveau qui enfouissait mon ancienne maîtrise. J’ai donc replongé récemment et je me suis rendue à l’évidence : je n’avais pas perdu la main.

J’ai nommé… La paresse. L’inaction. La vraie. Non, je ne parle pas de ces heures (trop rares?) que l’on consacre tous (plus ou moins) au repos, au cours desquelles on s’adonne aux charmes d’une lecture, ou aux plaisirs de la confection d’un gâteau au chocolat, ou d’un oiseau en papier. Je n’ai pas davantage en tête les minutes exquises que l’on appelle « pauses », au cours desquelles on bavarde avec une compagnie agréable, ou que l’on offre à la détente devant un film. Je parle là de la vraie inaction, la vraie heure passée à penser seul(e), à sentir la douceur du parfum de l’encens en laissant ses songes vagabonder, le vrai après-midi installé dans le moelleux du canapé, à regarder le ciel, tout au plus en écoutant quelques notes de Liszt.

En dix ans, je me suis désaccoutumée de l’inaction. Je n’ai pas eu besoin de patch, j’ai parfaitement intégré la dictature commune qui dit qu’il ne faut pas, grands dieux du remplissage, il ne faut pas se laisser aller, il faut faire, faire encore, se presser sans à peu près, produire produire produire et parler et agir et rire et sourire, discuter, être enthousiaste, donner le change, faire du sport encore encore être sur tous les fronts et puis lutter toujours sans question ni repos se damner pour l’heure d’un mot d’amour pour atteindre l’inaccessible étoile, sans oublier ses cinq fruits et légumes par jour.

Ici et là s’élèvent de plus en plus des courants de pensée, journalistiques, radiophoniques et littéraires, qui invitent à prendre le temps de vivre, de profiter des petites choses, de voir le beau dans le quotidien. Mais elles perdent de vue que le niveau ultime de tout cela n’est pas dans l’action douce que l’on s’offre, même s’il s’agit là d’une étape première et salutaire. Le level up, la marche supérieure à tout « prendre le temps », c’est le vrai délice de ne rien faire, le simple, le pur, l’injustement méprisé. Là, allongée et les mains vides, je pensais à Pascal, qui l’avait si bien dit : «Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre.»**

Rien de neuf sous le soleil, Blaise. Aujourd’hui encore, quatre siècles après toi, plus que jamais, personne ne reste une heure dans une chambre sans distraction. Ou alors, il prie, il « médite », mais ne dira pas « je n’ai rien fait ». J’ai profondément aimé ces heures retrouvées à ne rien faire. Je n’ai même pas médité, enfin, j’ai réfléchi, et parfois, même pas.  Et j’ai eu l’impression de me retrouver, de respirer vraiment, de me faire face sans qu’il se fût agi de mon but premier (si « ne rien faire » a un but, ce n’est plus vraiment « ne rien faire »), j’ai eu le sentiment de me rencontrer, de m’accepter sans me fuir, de tout assumer, ce que je suis, ce que je fais, et, davantage encore peut-être, ce que je ne fais pas. Vous voulez que je vous dise? Ne rien faire gagne à être fait.


*Cette citation est prononcée par Jean Rochefort dans l’excellent film Le diable par la queue (film de Philippe de Broca, 1969.) C’est, je crois, le film préféré de ma petite soeur, et je le trouve largement merveilleux moi-même.

**Blaise Pascal, Pensées, B139

15 commentaires sur “« Mon cher César, vous allez connaître la vraie volupté. Celle de ne rien faire. »*

  1. Tes mots m’offrent un certain réconfort. Je me demande, en quelques années, où à bien pu passer le temps que j’avais auparavant.
    Les journées défilent avec leur succession de choses à faire et cela me frustre de voir tout ce que je « dois » accomplir (sans savoir le faire intégralement d’ailleurs- donc je culpabilise et me sens nulle), sans trouver le temps de me poser, même pour lire une heure, ou comme toi, rêvasser (si possible dehors- ou auprès du feu-, un chat sur les genoux). Ah, la quiétude des soirées d’hiver que je passais à regarder les flammes, simplement.
    Pire qu’un citron, je me sens pressée de tous les côtés. Et les injonctions tacites qui circulent en ligne sur l’art de vivre n’y sont probablement pas pour rien.
    Enfin, soit, le rythme déstructuré de janvier se termine et j’espère pouvoir mieux resserrer la main à ce temps qui semblait me tourner le dos, sans que j’ai pu en comprendre la raison.
    Merci pour tes mots qui font du bien, je me sens un peu moins seule dans ce monde où, comme tu l’avais dit précédemment, il est mal vu de ne rien faire et/ou d’être fatigué.e.
    Si tu as l’occasion, remets mes salutations aux nuages qui passent 😉

  2. Merci pour ces beaux mots, une fois de plus.
    Meme si ne rien faire est compliqué pour moi (terrible !), en ce moment je me laisse facilement tenter par la sieste, même si parfois, faire la sieste consiste a se lover sous sa couette, baisser les volets et laisser ses pensées vagabonder pendant une heure. Et au bout d’un moment, se rendre compte qu’on a somnolé, ou pas… Si tu savais comme j’aime ces (trop rares !) moments !
    Passe une excellente journée, au plaisir de te lire.

  3. Je ne sais pas si c’est ma part d’enfant qui est toujours là, mais de mon côté je n’ai jamais perdu cette habitude de garder des moments à ne rien faire… Cependant il est vrai qu’il m’est difficile parfois de les vivre sans aucune culpabilité, quand je pense à tout ce que j’aurai à faire après !

  4. Merci pout tes mots et ta reflexion, c’est vrai que je trouve très difficile de ne rien faire sans culpabiliser ni même penser au reste…. on vit dans une société très voire trop exigeante et c’est difficile de se detacher de ses dictats. J’y travaille et ton article m’encourage une fois de plus ! Des bises

  5. J’ai un peu rechargé mes batteries rien qu’à te lire. En été, je passe de nombreuses heures à ne rien faire d’autre que sentir le soleil de fin de journée sur ma peau. Mais en hiver j’ai plus de mal à prendre du temps pour ne rien faire. Les bains me servent un peu à cela, mais ils sont plutot rares. Il faut que je me trouve une solution hivernale!

  6. Ne rien faire est un concept qui n’a aucune réalité pour moi, que ce soit le moi adulte ou le moi enfant.
    J’ai une énorme angoisse du vide, alors ne rien faire m’angoisse plus qu’autre chose : rien que d’y penser, il y a certes une part de moi qui me dit que ce serait une libération, mais de l’autre il y a cette « pression » que je me mets à occuper mon temps qui me rappelle à l’ordre…
    Enfin, qui sait, un de ces jours…
    Je t’embrasse Cél, profite bien de tes parenthèses à ne rien faire qui semblent te réussir à merveille !

  7. merci beaucoup pour cette inspiration, céline, et surtout bravo d’avoir le courage ou l’honnêteté de parler du rien-faire et non pas du repos-en-faisant-autre-chose… je crois que tu es la première blogueuse qui en parle et j’adore ! je dis bravo, parceque, effectivement, on passe pour et on se sent comme une glandeuse si on « occupe » pas son temps libre, mais en vérité c’est totalement vital pour se resourcer en profondeur.
    merci et bisou !

  8. Comme c’est agréable de lire chez toi ce que personne d’autre n’écrit… Cela donne de l’espoir de voir que certaines personnes pensent à contre-courant.
    J’aime beaucoup ne rien faire (mais il ne m’est jamais venu à l’esprit de culpabiliser pour cela… c’est drôle…), j’aime être seule avec moi-même, penser, ne pas penser, m’imaginer des histoires… sans cela, je ne peux pas survivre au rythme de la vie « réelle ».
    Et je trouve ça fou (mais sans jugement), les gens qui disent s’ennuyer. Je pourrais citer un autre film, du coup, et surtout mon héros préféré, Antoine Doinel, qui dit dans La Vie conjugale qu’il ne s’ennuie jamais, qu’il ne sait même pas ce que ça veut dire !
    Je sais que moi toute seule avec mes pensées, je ne m’ennuierai jamais.

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