Nos petits comités


J’ai mis du temps à admettre que je n’aimais pas être en groupe.

Nos normes sociales nous disent à tous qu’il est bien, qu’il est logique, positif de vouloir « voir plein de monde », réunir plein d’amis, et faire des fêtes, et avoir de grandes tablées, et nourrir notre vie sociale. Et moi, je n’ai jamais été à l’aise avec ça. La petite fille brune aux lunettes rouges que l’on soupçonnait d’autisme dans la cour de l’école me fait souvent signe de la main. En grandissant, j’ai eu des amitiés doucement sincères, sagement convenables et souvent convenues. J’avais des amies à l’unité mais je n’aimais pas les groupes. Je regardais Friends et je ne comprenais pas pourquoi cette idée si commune de moments fous au creux d’une bande unie ne me réjouissait pas.

Et pourtant, j’ai grandi dans une famille nombreuse ; des grandes tablées, j’en ai vu plein, et je mentirais si j’écrivais que je ne les ai pas aimées. Simplement, je les ai aimées enfant, telles qu’elles étaient.

J’ai eu plusieurs révélations, et je suis devenue un peu adulte (enfin c’est ce que je crois parfois), et alors, j’ai compris que j’avais le droit d’être comme ça.

J’ai compris que j’avais le droit de forcer ma nature pour pouvoir passer un moment qui réunit plusieurs adultes, mais que j’avais aussi le droit de savoir que dans le fond, ce n’est pas ce que j’aime. Ma connexion avec les autres se décline à un pluriel très réduit. Dans le joli Livre du Hygge, il est écrit qu’une vraie soirée Hygge ne comprend pas plus de 4 personnes. Quelle révélation de voir cela écrit quelque part. J’avais, en lisant, été tellement ravie de pouvoir approuver, de me dire que je n’étais pas seule à ressentir cette théorie en forme d’évidence. Plus de quatre adultes, c’est souvent mon seuil. Deux, ou trois, c’est l’idéal, quatre, ça va, et plus, je ne suis pas à l’aise. C’est la limite de vitesse posée sur mon plaisir social. Si je la dépasse, je ne perds aucun point de permis, mais je chauffe un peu mon moteur.

Le temps a eu raison de mes idéaux, ou plutôt, de l’idée que je me faisais de ceux-ci. Souvent d’ailleurs, on n’idéalise pas les moments de groupe en tant que tels, mais plutôt le bonheur que l’on pourrait ressentir dans cette configuration. Et si on ne le ressent pas, on culpabilise.

Moi, je suis une fille du silence, une fille du calme, une fille du vent timide et de la pointe des pieds. J’ai appris à parler fort, mais au fond, je suis toujours l’épouse des murmures. Je ne suis jamais aussi heureuse que dans un moment passé avec un seul invité. Ou deux, les jours de folle audace. Je ne dis pas que c’est un sentiment qui doit être généralisé. Je dis juste que ce serait plus simple si l’on osait dire plus fort ce qui nous plaît, ce qui nous met à l’aise, ce qui nous rend heureux sur cette terre. Sans plaquer une sorte d’idéal social collectif qui n’a pas vraiment de sens.

J’ai beaucoup de chance, parce que j’ai pris le nom d’un homme à la fois sociable et sauvage qui n’aime ni le bruit ni la foule, et qui considère que la foule commence à 4,5 personnes. J’ai beaucoup de chance, parce qu’il cherche à trouver son propre idéal en même temps que le mien. Nous nous appliquons, par conséquent, à faire fleurir nos petits comités. Et nous comptons nos Noëls à danser joue contre joue mieux que les ans qui passent.

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Le temps ne fuit pas.

La thématique du temps qui file n’est pas neuve. il suffit d’ouvrir un Lamartine ou un Ronsard, ou même un Baudelaire pour apprendre que le vert paradis de l’enfance est éphémère. On en a tous conscience, et cela entraîne plus ou moins de chagrin et de joies, plus ou moins de répercussions sur nos philosophies et nos instants de rêveries : le temps fuit. C’est ainsi.

Et puis un jour…on a des enfants.

Et tout change.

Le temps ne fuit plus, il s’évapore. Il ne court plus, il file, il étourdit, on le voit à peine, on ne sait plus comment l’appeler, le retenir, le considérer, même.

Il y a un an, je décorais mon sapin en portant à bout de ventre un bébé que j’aimais déjà si fort. Nous savions tout juste qu’il était garçon. Je sentais ses coups de pieds, toujours du même côté. Je ne pouvais plus faire de longs trajets en voiture. Nous avions mis un couffin au pied de notre sapin, et cela nous effrayait, je me souviens que j’avais l’impression que c’était un jeu, un ustensile de poupée. J’avais hâte, et j’étais terrifiée.

Depuis, ce petit garçon a eu un prénom, il est arrivé, il a dormi dans ce couffin, il a été promené sur les routes de printemps à l’intérieur, d’ailleurs. Il a un visage, un tempérament, des goûts, une voix. C’est devenu quelqu’un. Notre histoire avec lui s’est écrite, elle s’est teintée de couleurs, de pleurs, de rires, de taches de lait, de miettes par terre ou au creux du poing serré. Le couffin est trop petit, depuis longtemps, il est rangé. On a même abaissé le matelas du lit à barreau, on a sorti les grenouillères en 12 mois qui nous paraissaient gigantesques, et qui sont maintenant juste normales. On a montré le sapin, il n’a pas voulu le toucher tout de suite parce qu’il est un peu trouillard. Mais il lui dit bonsoir avec la main le soir avant d’aller dormir.

Le temps ne fuit pas. Lorsqu’on devient parent, il est fusée, il est suspendu, il ne se mesure plus, il n’existe plus. Il glisse.

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