L’heure d’or

Hier, entre deux biberons -ce qui est une indication temporelle assez pauvre-, je me suis interrogée sur mon heure préférée de ce nouveau quotidien. J’ai bien conscience que ce nouveau rythme est éphémère, parce que la durée « quelques mois »  rentre dans la case de l’éphémère. Ce fait ne me plaît pas outre mesure parce que je suis une fille qui aime les routines. Toujours est-il qu’il y a bien, en ce moment, une nouvelle routine, qui s’est mise en place comme on tend un fil entre deux fenêtres sous un ciel d’Italie, et qui durera moins longtemps qu’un soleil de midi. Je me disais, dans tout cela, tout ce nouveau déjà plus si nouveau et bientôt caduc, quel est mon moment favori?

Le réveil, sans doute. Ce moment toujours un peu trop tôt où il m’appelle, parce que le biberon du matin c’est toujours moi qui le lui donne, sans aucune exception. Depuis plus d’un mois (bien que j’aie l’impression que ce soit depuis toujours), chaque matin, je grimace puis je souris, prise par l’envie de commencer la journée comme on ouvre un livre. Cette alarme, je ne l’ai pas réglée à l’avance, c’est toujours un horaire surprise, une sonore improvisation, c’est bien plus excitant et bien plus drôle. Je le sors de son lit, je le respire, je me parfume à son odeur qui m’a manqué quelques heures, je chantonne, le jour s’est levé, la maison est silencieuse, l’avenir nous appartient, bonjour petit bonhomme.

Ah non, finalement, c’est le moment qui suit ce biberon, mon moment préféré. C’est son instant d’éveil, les yeux dans les yeux, notre moment de dialogue. Ses grimaces et mes rires.

Finalement, non, mon moment préféré est celui de la promenade. Lorsque je sors sur mes petites routes connues et désertes, le décor en printemps, avec lui en écharpe, oh, je nous sens alors si heureux, si unis, si sereins. J’aime infiniment ce corps à corps dans lequel nous trouvons tous les deux une vraie détente.

À moins que mon moment préféré ne soit le réveil après la sieste, ses yeux gonflés de rêves, ses pleurs de faim alors même qu’il dort encore, moi qui me moque, mes discours sans verbes qu’il avale, ses phrases sans mots que j’écoute. Ses premiers sourires.

Je ne parle pas des moments de doutes, des nuits sans sommeil, des moments de trop plein, où je me perds un peu, ce ne sont pas mes préférés, pourtant ils me font tant grandir que je les aime aussi.

Non, mon moment préféré, peut-être est-ce lorsqu’il finit, effrayé par quelque pleur du soir, par s’apaiser en boule sur moi, et s’endormir en respirant bruyamment.

Ou peut-être plutôt lorsque je viens vérifier s’il dort bien, et que je me demande si mon jugement est altéré ou s’il est réellement le plus beau petit garçon que la terre ait porté.

Ou lorsque je choisis pour lui des vêtements propres dans le tiroir. J’aime ce tiroir.

Non, somme toute, j’ai trouvé : je préfère le moment où nous sommes deux grandes personnes à chérir cette toute petite personne, à prendre le relai comme si l’amour pouvait se relayer, et où, dans un cocon de tendresse et de soie, nous formulons au soir des rêves triangulaires de futur déjà présent.

À moins que ce ne soit le bain, oui, ma chanson quotidienne avec les bras dans l’eau chaude, toujours à la même heure, sous la lumière du soir qui glisse sa douceur par la petite fenêtre de l’ouest. Quelle bonne idée, la baignoire à l’ouest. Bébé mouillé en contre-jour, teint mat de pied en cap, peau de pêche et lumière abricot.

Je ne sais pas.

Je crois que je vais réfléchir encore un peu.

Il me faut encore une journée.

Toi, moi, un mois. (Déjà.)

Camille a un mois, un mois rond et doux comme ses joues. Ce mois qui vient de s’écouler aura été, sans doute, le plus intense de ma vie, le plus vibrant, un de plus durs, mais sans hésiter le plus heureux aussi- c’est tellement cliché, c’est pourtant vrai. Lorsque j’étais enceinte, j’étais en quête de témoignages sur « l’après », je lisais un peu tout et son contraire, et je tremblais de ce qui m’attendait, dans mon corps, dans mon quotidien, et dans ma tête. J’ai donc eu envie de vous livrer mon témoignage : il vaut ce qu’il vaut, mais qui sait, il vous sera peut-être utile, d’autant plus que cette période n’a pas été du tout comme je l’attendais à bien des égards. J’oublie donc ma petite pudeur pour vous raconter (un peu) tout ça.

1. La vie en rose

J’ai appliqué au sujet des suites de couches, comme souvent dans ma vie, une théorie spontanée selon laquelle en s’attendant au pire, on risque moins d’être surpris (c’est une théorie pourrie, ne l’adoptez pas, si vous voulez mon avis). Je m’imaginais donc reposer mourante dans un lit pendant des jours, perdre mon sang en hectolitres pendant un mois, ne pas pouvoir marcher avant des semaines. J’ai pris une douche le matin de l’accouchement en me disant que je ne pourrais certainement pas en reprendre de sitôt, j’étais certaine qu’un vent de conflit s’abattrait à tout jamais sur mon couple, et je frémissais de m’occuper comme la pire mère du monde de mon bébé à qui je ne donnais pas longtemps à vivre avec une empotée pareille. J’aurais aimé le savoir, primipares, gravez-le sur votre bola de grossesse : ce-n’est-pas-si-terrible.

Alors, c’est sûr,  j’ai eu de la chance. Quand bien même, (et si les filles qui ont de la chance ne parlent pas de leur expérience, on va finir par déprimer) : tout s’est incroyablement bien passé. C’est sans doute en partie grâce à un accouchement que j’ai souhaité le plus naturel possible, mais je marchais juste après, et prenais une douche le soir-même (victoire). J’ai bien été gênée par une minuscule cicatrice mais cela ne dure vraiment pas longtemps, et c’est loin d’être si handicapant que je l’imaginais (là encore, j’ai eu de la chance, mais voilà, c’est bon à savoir : c’est possible.) Je partais faire de longues promenades une dizaine de jours après l’accouchement, sans me sentir différente de d’habitude. Ce qu’il faut retenir, aussi, et très sincèrement : la nouvelle focalisation sur ce petit être occulte tout. Le reste ne compte pas vraiment, et une sorte de mécanisme automatique se met en place dans le cerveau pour que fatigue et petites douleurs paraissent très relatives lorsqu’on le tient contre soi. Je croyais que c’était du blablabla : je l’ai expérimenté vraiment de manière très forte.

2. Le corps : parlons-en.

Je ne suis absolument pas une référence, mais plutôt un cas à part, je le sais bien. Je n’ose pas trop en parler autour de moi, mais je me dis qu’après tout, il n’y a rien de honteux, et que cela peut en rassurer certaines parce que là encore, c’est possible : je suis sortie de la maternité avec mon jean d’avant. (Et c’est alors que tous ses lecteurs décidèrent de la trucider). Il se trouve que j’ai pris vraiment très peu de poids au cours de ma grossesse. Cela a été une grosse source d’angoisse pour moi, mais chaque médecin me rassurait parce le bébé allait très bien, qu’il était même, au contraire, un peu trop bien portant dans ses courbes, et que « chaque corps de femme est différent », « et chaque grossesse pour une même femme», tout ça. Bref, ce poisson cachalot a puisé dans mes maigres réserves, il a bien arrondi mon ventre avec son rythme de bon vivant, et moi, je me suis retrouvée après l’accouchement avec des kilos en moins, quel comble. (Allez-y, haïssez-moi.)

À voir comme ça, c’est enviable. Et pourtant, je ne l’ai pas très bien vécu. D’une part, je me suis retrouvée assez affaiblie. D’autre part, je crois que les petits kilos que l’on garde quelques temps après l’accouchement, le ventre un peu doux, les vergetures qui s’estompent peu à peu, ont un sens: ils aident à progressivement faire le deuil du ventre plein, du corps à corps avec son bébé, et des neuf mois qui viennent de s’écouler. Sans m’étaler, je suis loin d’être réconciliée avec mon corps, que j’ai tant aimé pendant la période de la grossesse. Pour conclure: il n’y a pas de situation idéale, et le mieux est sans doute d’être indulgent avec nous-mêmes quoi qu’il arrive parce que, sincèrement, le corps est sacrément fort.

3. Dé-bor-dée.

Là, en revanche, si je m’y attendais, ce fut bien le cas : j’ai eu le sentiment durant ce mois  de mars d’être totalement dépassée par les événements. Pourtant, des périodes chargées, j’en ai connu dans ma vie, je veux dire, j’avais déjà été débordée, en plein rush, épuisée, oppressée par trop d’impératifs. Mais je n’avais rien affronté de tel, et je le répétais à mon pauvre mari aux épaules larges. La fatigue n’aide pas (pour être plus précise, je crois que c’est la cause de tout, au contraire, parce que je n’ai jamais été aussi fatiguée), et les premières semaines, j’ai aimé que l’on me dise qu’il était totalement normal d’être épuisée et débordée. J’ai eu le sentiment que je n’y arrivais pas alors que tout le monde autour réussissait si bien, que j’étais dans une tempête inconnue, j’ai eu peur, surtout des mois à venir, et avec le recul, j’étais parfaitement normale (je crois que si je n’avais pas ressenti tout ça, c’est là qu’il y aurait eu un problème). Non seulement c’est normal, mais c’est éphémère, ça passe, et je me sens déjà bien bien plus maîtresse de la situation. (#warrior) (On la sent, l’auto-persuasion, là?)

4. Et dans la tête?

Si mon corps s’est remis comme un éclair, la tête a mis du temps. J’appréhendais le baby blues parce que je savais que j’étais une candidate parfaite pour ce genre de petite réjouissance. Finalement, (mais c’est un peu tôt et tout peut encore arriver! Je parle du mois 1), ce n’était pas comme je l’attendais. Ce qui était curieux, c’est que j’étais dans le fond envahie d’un bonheur que je n’avais jamais connu, et que je n’aurais jamais pu imaginer. La tristesse était un vernis de surface. Ce n’était pas de la tristesse d’ailleurs, davantage des sautes d’humeur, des larmes incontrôlables quinze fois par jour, de l’angoisse de l’avenir, tout en étant consciente que la vie était incroyable et magnifique (le tableau vous fait très envie, j’en suis sûre, là, comme ça.) Si j’ai craqué plein de fois, je garde en tête que durant ce mois difficile, j’ai fait l’expérience d’une plénitude nouvelle, infinie, alors, le baby blues, là encore, ce n’était pas grand chose.

5. Les petits conseils, alors?

Si je devais chercher les solutions qui m’ont permis (et me permettent encore) de tenir et d’aller mieux, je les trouve assez vite. Tout d’abord, j’ai toujours essayé de rester plutôt active, durant ma grossesse et après. Je n’ai pas fait douze triathlons par mois, mais je marchais dans la campagne tous les matins, quasiment jusqu’à l’accouchement, et dès une semaine après ce dernier. Ça m’a aidée à sentir mon corps vivant, debout, ça m’a permis de prendre l’air, de voir l’horizon calme et de me retrouver avec moi-même (même en tête à tête avec mon petit homme), et sincèrement, c’était vraiment très précieux (et ça l’est encore).

Ensuite, j’ai essayé de lister chaque jour les choses à faire, et j’y glissais de petites choses sans rapport avec mon bébé qui ne prendraient pas trop de temps, comme prendre une photo pour ici ou Instagram. (L’exemple n’est pas anodin, c’est une précieuse petite fenêtre vers l’extérieur et vers un semblant de vie active qui m’aère la tête). Ainsi, je cultivais la petite satisfaction d’avoir fait ce que j’avais à faire et pas seulement pour mon petit garçon. Ça pouvait être aussi lire un chapitre, faire un gâteau, me faire une coiffure, ou toute autre petite tâche qui prend quelques minutes. Je me disais, wow, j’ai eu une journée active, alors que j’avais juste fait une tresse ou pris une fleur en photo (on se motive comme on peut) (à l’écrire, je me rends compte que je suis une mytho de l’organisation du 1er mois.)

Autre conseil évident : dormir, le matin, l’après-midi, n’importe quand si on y arrive, lâcher prise sur tout le reste, être indulgente.

Et puis… se faire confiance. Un bébé est programmé pour survivre.

Être fière de soi, quoi qu’il arrive aussi, sincèrement.

Savoir s’entourer, aussi (message subliminal : merci ma maman, mes soeurs, mes amies, pour les visites, les textos, les appels, la tisane à l’anis, les bocaux de lentilles et de patate douce, et celui de pralin qui n’est pas fini encore, merci merci merci.) (Oh, je case mes messages perso si je veux dans mes articles, hein.)

Se dire que ça passe vite. Le bon. Le moins bon. Tout. Alors oublier le moins bon et profiter du bon.


Voilà, je ne sais pas si mon histoire ressemble à la vôtre (racontez-moi!), mais j’ai décidé de vous la livrer un peu, parce qu’on imagine pas mal de choses à ce sujet, alors que comme en toute situation, il faut savoir mesure garder. Autrement dit, si vous êtes enceinte, ne vous attendez pas à un premier mois idyllique, à siroter tranquille en parfaite santé fraiche et reposée, avec un bébé qui dort 12h d’affilée, sans aucune douleur et sans aucune larme. Mais n’allez pas non plus envisager l’apocalypse, l’horreur, l’ouverture de Walking dead, le mois de la pire misère de toute la vie. C’est intense, mais incroyablement beau à vivre. Moralité, faites des bébés.