Réapprendre

S’il y a bien une phrase tarte à la crème que je déteste, c’est le fameux « tout ce qui ne tue pas rend plus fort ». Si Nietzsche, si Goethe avant lui avaient écrit « tout ce qui ne tue pas tue un peu mais laisse vivant », nous n’en serions pas là. Mais la citation première, mal comprise, mal reprise, consiste pour l’opinion commune à cultiver l’idée selon laquelle la souffrance a un sens. Cela revient souvent à légitimer la douleur, et c’est l’occasion, pour celui qui se relève d’une épreuve, de se dire qu’au moins, il n’a pas fait cela pour rien parce qu’il serait plus fort après -ce qui, si l’on y réfléchit bien, est non seulement une idée absurde mais aussi dangereuse. Je ne pense pas que l’on « s’endurcisse » en vivant des drames, je ne pense pas que l’on soit plus grand que ce que l’on était avant en se prenant des murs. 

Mais je reste persuadée que pour toute absurde qu’ait l’air l’épreuve, il est possible de lui trouver un sens a posteriori. Sans doute faut-il moins envisager cette entreprise comme un impératif transcendantal qu’un jeu de l’esprit, comme on résout une énigme dans les cahiers de vacances. Nos actes tragiques ne nous rendront pas « plus forts », ils nous laisseront indubitablement abimés quelque part, enrichis de quelque chose, comme ces vieux objets qui sont beaux de leurs griffures et leurs éclats de peinture. Armés d’une sagesse nouvelle, d’un goût de larmes et d’un désir de vivre un peu plus furieux, un peu plus vrai.

Et il nous reste, une fois l’épreuve passée, à nous toucher nous-mêmes avec incrédulité comme on palpe un blessé ; il nous reste à regarder du côté du soleil levant, du côté des rêves, et de l’océan. Il nous reste à embrasser le reste à vivre, avec une nouvelle ride, mais debout. 

6 commentaires sur “Réapprendre

  1. Céline comme je vous rejoins
    Combien de fois aussi je entendu cette phrase en serrant les dents … et il y a 3 ans quand j’ai vu mourir mon fils dans mes bras , lors de son enterrement et aujourd’hui souffrant de maux physique divers et variés qui me gâchent mes jours mes nuist et rendent ma vie si difficile . Moi j’ai l’impression que cela m’ai fragilise encore un peu plus pas rendue forte non été je m’en serais bien passé et puis je n’ai pas envie d’être forte en fait
    Je vous souhaite un bon e fin de semaine
    Merci pour ces mots

  2. Céline, vos mots sont extrêmement touchants, j’ai envie de trouver de beaux mots en guise de pensées à distance mais je n’ai pas votre poésie. Je vous envoie énormément de douceur et vous souhaite un apaisement, fugace d’abord probablement, mais petit à petit au fil des jours, semaines, mois. Je ne voudrait pas prétendre comprendre votre douleur, mais pour moi cela a été ce chemin à un apaisement progressif après une épreuve.

  3. Merci pour cette justesse des mots… Ton texte fait écho en moi, ayant vécu une fausse couche due à une grossesse molaire partielle en janvier dernier… Ça ne nous tue pas mais ça ne me rend pas plus forte…j’ai appris à apprivoiser cette douleur, à l’apaiser des jours plus que d’autres, à vivre cette fragilité et surtout comme tu le dis toi-même, cela nous apprend à aimer davantage, à se délester de bagage encombrant, à s’éloigner des futilités, et avoir encore plus envie de profiter de chaque moment de joie et le sourire de ma fille a été une de mes bouées de sauvetage…je te souhaite de panser tes blessures, d’aimer encore plus fort la vie

  4. Comme les phrases toutes faites sont pâles face au vécu. Souhaiter le drame, voilà une pensée romantique de ceux qui éclatent de bonne santé. Mais en effet, quoi faire d’autre face aux douleurs que leur chercher du sens, l’extirper à tout prix pour ne pas rester sur la souffrance toute nue ? Et on essaie de rebâtir sur ces fondations à jamais fissurées, et étrangement, l’édifice tiendra. Je te souhaite d’absorber cette cicatrice dans ton être et qu’elle te constitue paisiblement après avoir risqué …trop, tout peut-être.

  5. Chère Céline,
    merci pour votre beau texte. Je suis entièrement de votre avis.
    Il est insupportable pour une personne qui souffre de s’entendre dire que sa douleur a une raison d’être, par des personnes qui lui tiennent parfois ces propos simplement pour ne pas avoir à être confrontées au malheur d’autrui.
    Il n’y a que la personne elle-même qui peut entrevoir a posteriori, quand elle a surmonté la période la plus difficile (et si elle y arrive), à quel point l’épreuve l’a transformée et décider si ces cicatrices ont un sens.
    Je pense bien à vous suite à l’épreuve que j’ai entrevue dans votre dernier billet, et qui ne m’est que trop familière,
    Léa
    PS : Ces réflexions me font penser à une des lettres à un jeune poète de Rainer Maria Rilke, que je me permets de citer ici :
    « Je viens encore vous entretenir, cher Monsieur Kappus, bien que je n’aie guère à vous dire des choses pouvant vous être de quelque secours ou utilité. De grandes et multiples tristesses auraient donc croisé votre route et leur seul passage, dites-vous, vous a ébranlé. De grâce, demandez-vous si ces grandes tristesses n’ont pas traversé le profond de vous-même, si elles n’ont pas changé beaucoup de choses en vous, si quelque point de votre être ne s’y est pas proprement transformé. Seules sont mauvaises et dangereuses les tristesses qu’on transporte dans la foule pour qu’elle les couvre. Telles ces maladies négligemment soignées, qui ne disparaissent qu’un temps pour reparaître ensuite plus redoutables que jamais. Celles-là s’amoncellent dans l’être : elles sont bien de la vie, mais de la vie qui n’a pas été vécue, qui est dédaignée, comme abandonnée, et qui n’en peut pas moins causer notre mort. (…)
    Presque toutes nos tristesses sont, je crois, des états de tension que nous éprouvons comme des paralysies, effrayés de ne plus nous sentir vivre. Nous sommes seuls alors avec cet inconnu qui est entré en nous, privés de toutes les choses auxquelles nous avions l’habitude de nous confier. Nous nous trouvons dans un courant dont il nous faut subir le flot. La tristesse, elle aussi, est un flot. L’inconnu s’est joint à nous, s’est introduit dans notre cœur, dans ses plus secrets replis : déjà même ce n’est plus dans notre cœur qu’il est, il s’est mêlé à notre sang, et ainsi nous ne savons pas ce qui s’est passé. On nous ferait croire sans peine qu’il ne s’est rien passé. Et pourtant, nous voilà transformés comme une demeure dans laquelle un hôte est entré. Nous ne pouvons pas dire qui est venu, nous ne le saurons peut-être jamais. Mais bien des signes nous indiquent que c’est l’avenir qui entre en nous de cette manière pour se transformer en notre substance, bien avant de prendre forme lui-même. Voilà pourquoi la solitude et le recueillement sont si importants quand on est triste. Ce moment, d’apparence vide, ce moment de tension où l’avenir nous pénètre, est infiniment plus près de la vie que cet autre moment où il s’impose à nous du dehors, comme au hasard et dans le tumulte. Plus nous sommes silencieux, patients et recueillis dans nos tristesses, plus l’inconnu pénètre efficacement en nous. Il est notre bien. Il devient la chair de notre destinée. »

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