L’or que vous avez dans les doigts…

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Je croise de plus en plus de gens, dans mon métier comme dans la vie, qui me disent : « Oh, moi, j’aimerais bien écrire, mais je n’ose pas », ou « je ne sais pas comment tu fais ». Souvent, je leur lance un regard désarmé en leur assurant avec toute ma sincérité combien, j’imagine, ils feraient aussi bien -sinon mieux- que moi. Je crois qu’il y a bien souvent cette peur de sauter dans le vide, ce vertige de la page blanche, ce «j’ose pas» qui pour moi fait toujours écho à Obélix tout rouge devant la porte de Falbala. Allons allons, écrire n’a rien d’un rendez-vous galant, enfin si, un peu, mais toujours est-il que l’acte ne justifie pas cette peur ambiante, et j’avais depuis longtemps envie de partager avec vous quelques petits conseils sur le sujet. Prêts à écrire?

1. Définir son sujet.

L’écriture peut être l’objet de mille modalités, c’est entendu. Il peut s’agir d’un article de blog que vous décidez d’écrire, d’un article de commande, d’un roman personnel, d’un texte narratif, descriptif, informatif, ou même une lettre. Parfois, notre plume est contrainte par un sujet précis. Lorsqu’elle ne l’est pas directement, la première chose à faire, évidemment, est de définir son sujet. Cela paraît anodin, mais il faut en prendre le temps.

Trop de textes, même publiés (sur papier ou sur la toile), se veulent « travaillés » et/ou « poétiques », alors qu’ils partent dans des directions trop diverses. Le lecteur doit clairement cerner le propos, et le message doit rester clair une fois la lecture achevée. La conclusion que chacun gardera en tête est subjective, et chaque texte ne provoquera pas les mêmes échos chez chaque lecteur, fort heureusement. (Témoins les commentaires sous les articles de blogs, qui ne relèvent pas tous le même aspect ou la même phrase, parce que chacun peut être touché à un moment différent de la lecture, magie de la sensibilité.) Toutefois, le sujet doit être limpide, clairement formulé dans la tête de l’écrivain sous la forme d’un titre. Ce titre doit rester affiché en gros dans sa tête, même si au final, il ne figurera peut-être même pas au-dessus du texte, ou pas tel quel. À moins d’être à la source d’un roman de 500 pages, l’acte d’écriture doit avoir un fil rouge. Prenez le temps de bien le formuler! Faites-vous plaisir, et formulez-le même si vous n’avez qu’une vague idée de ce qui en découlera. Cherchez un thème qui vous parle, un sujet qui vous semble intéressant, posez le titre avant tout, le reste viendra. (Et ce sera absolument délicieux à vivre).

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2. Favoriser une atmosphère propice à la création.

On arrive dans le dur : la phase d’écriture, la vraie. Je crois qu’il ne faut pas la dramatiser, la sacraliser, et se dire « ce soir, entre 20 et 23 h, j’écris ce texte, boum, il faut que ce soit fait ». C’est là le meilleur moyen de bloquer l’esprit et d’inhiber toute création. Pas de pression, donc, et pour autant, il est essentiel de se ménager un moment d’écriture comme on prépare un rendez-vous. On n’écrit pas (ou pas bien) entre deux portes, par petits bouts, en pensant à autre chose. Une heure me semble un bon créneau, ni trop long, ni trop court. Mais pendant cette heure, on doit être pleinement consacré à l’acte d’écrire. Pas de téléphone, pas de réseau sociaux (évidemment), coupez même internet. Certains aiment écrire en musique, j’avoue que je le fais parfois, mais que je préfère le silence. Testez-vous : vous découvrirez peut-être que vous êtes plus productif dans un café, au milieu du monde! Ce n’est absolument pas mon cas, j’ai besoin de campagne et de solitude, et l’atmosphère de la ville me paraît de plus en plus superficielle, mais c’est propre à chacun! Inventez vos rituels : un thé, une tenue confortable, une bougie allumée, ou votre coussin fétiche : certains esprits aiment les petites choses habituelles qui les rassurent et les stimulent. (Je sens déjà que vous allez me demander, alors j’anticipe : personnellement, je n’ai pas vraiment de rituel. Au contraire, je crois que je suis un peu minimaliste en la matière, il me faut juste du silence, une heure, moi, et un clavier ou un crayon. Mais lorsque j’étais étudiante, j’ai rédigé l’intégralité de mes travaux de recherches entre 18h et 22h exclusivement, avec une soupe (en sachet) et des croutons dedans, et même parfois la radio de mon petit radio-réveil pourri en fond sonore (!) : j’étais totalement incapable d’écrire hors de ce cadre. J’ai changé.)

Un seul texte ne naît pas en une seule phase d’écriture. Pour ma part, il y a toujours un premier jet achevé, jalonné de lourdeurs et d’imperfections, mais achevé. Il faudra deux, trois, parfois quatre phases de relectures et ajustements. À chaque fois, il faut reprendre l’ouvrage tel qu’il est sur le métier, le relire « à froid » (étape essentielle), ne pas s’affoler ni se tordre les mains en criant au désastre, garder confiance, et modifier, retoucher, refaire. C’est un joli travail de Pénélope, mais qui trouve son terme, lui, et de préférence plutôt rapidement : garder le même texte en travail pendant trop longtemps nuit à la fois au texte et à son auteur. Sachez décider que votre texte est fini!

3. Discipliner l’esprit.

Cela paraît contradictoire : on chercherait spontanément davantage à ouvrir ses barrières, à libérer ses pensées, lâcher prise, favoriser l’évasion. C’est un peu vrai, mais cette ouverture doit être fortement encadrée par la discipline que l’on impose à sa propre pensée. Il faut bel et bien se forcer à ne penser qu’à ça, là, ces quelques lignes qui naissent, et son titre, son fameux titre. Rien d’autre, pas le dîner du soir, le programme du lendemain, le temps qu’il fait, non, juste ça, le temps d’une heure. La tâche est difficile, parce que nous avons perdu l’habitude. Dans notre monde ultra rapide et connecté, il est normal, habituel, et souvent même très bien vu de mener de front plusieurs affaires. Ne rêvons pas : il est impossible d’écrire si l’on ne parvient pas à garder une concentration stable et durable. Doucement, mais avec fermeté, il faut forcer son esprit à se livrer tout entier à cette tâche, avant de l’oublier par la suite. Sans contrainte de rendu : si, au bout d’une heure, une seule ligne est née, c’est déjà très bien! La productivité, même si elle ne doit jamais être un but, viendra toute seule par la suite.

J’ai écrit certains textes (pour ici ou ailleurs) en moins d’une heure, et d’autres, de la même longueur, en plusieurs dizaines d’heures. C’est ainsi, notre créativité n’est pas une machine, et c’est tant mieux. On ne peut même pas savoir à l’avance combien de temps nous prendra tel ou tel texte. Je trouve cette incertitude vertigineuse et fantastique, d’autant plus que la qualité du texte fini n’est absolument pas proportionnelle au temps passé à l’écrire. C’est une alchimie mystérieuse, et elle est magnifique.

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4. Puiser en soi.

J’ai mis longtemps à l’admettre. Mais il est très difficile, voire impossible, d’écrire sans puiser dans son propre puits d’expériences et de sentiments. C’est une expérience délicate, parce qu’aller chercher au fond de soi est exigeant et parfois douloureux, mais c’est aussi une aventure dont on sort grandi. Je crois que c’est un peu comparable à l’interprétation musicale (et la création d’ailleurs!), ou le jeu du comédien. Aucun comédien ne vous dira qu’il porte un masque assez épais pour pleurer sans aller chercher au fond de lui, pour jouer la colère sans brasser, de manière consciente ou un peu floue, cet ensemble de souvenirs qui fait que nous sommes nous-mêmes. Sans avoir besoin de se raconter totalement, ni d’écrire de l’autobiographie, l’écrivain (ou l’apprenti-) passe forcément par une phase un peu écorchée où il va chercher loin en lui les mots pour le dire. Personnellement, plus que des souvenirs bruts, ce sont souvent des émotions que je sollicite, des états, souvent complexes, qui me conduisent vers des mots. Écrire sur le bonheur, sur l’amour, sur la vie d’adulte, c’est prometteur, mais au moment de la naissance des lignes, il faut bien fermer les yeux et partir très loin au fond de soi, et garder une juste pudeur. Essayez, c’est assez étourdissant.

5. Être chorégraphe.

La veille de mon premier écrit de l’agrégation, la  première dissertation de 7h, je suis allée voir un spectacle de danse contemporaine. Le jour J, la fatigue et la pression aidant, j’avais la curieuse impression d’avoir la danse dans le tête, comme lorsqu’un refrain nous colle au cerveau. J’ai écrit avec des mouvements de danse en arrière-plan, c’était très agréable. Depuis ce jour-là, lorsque je suis en situation d’écriture, je pense quasiment à chaque fois à cette expérience. Je suis depuis totalement convaincue que l’acte de la chorégraphie et celui de l’écriture ont des liens intimes, et que trouver les mots, les aligner, les enchaîner, c’est un peu les faire danser avec harmonie. Il faut créer un rythme, alterner les élans et les chutes sur place, passer du tour ancré dans le sol au saut le plus léger possible. La comparaison ne vous parlera peut-être pas, je ne sais pas trop pourquoi elle est si forte en moi. Vous y penserez la prochaine fois, vous me direz.

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6. Et en dehors des phases d’écriture?

En dehors de ces rendez-vous offerts à l’écriture, l’histoire ne s’arrête pas. Je crois qu’il ne faut pas se forcer, ni à y réfléchir, ni à oublier. Au contraire, la phase d’écriture suivante est facilitée par une phase de lâcher-prise avant elle. Si vous venez à penser à votre thème, tant mieux, laissez votre esprit vagabonder, en voiture, en marchant, en nageant. Sans même forcément écrire ce qui vous vient en tête. Je connais des gens qui ont parfois des illuminations n’importe quand et qui sautent sur leur carnet dans un élan un peu curieux pour être sûre de ne pas perdre une miette de leur géniale trouvaille. Si vous êtes rassurés par une telle pratique, ne l’abandonnez pas, mais prenez tout de même de la distance avec elle : les vraies bonnes idées reviennent toujours. Si vous l’oubliez, c’est qu’elle n’était pas si brillante que cela. Soyez tolérants avec votre créativité.

Au quotidien, nourrissez-vous de lectures inspirantes, elles vous aideront à trouver les mots. Mais il y a plusieurs manières de lire, et la lecture « dans le but d’écrire » est un peu différente de la lecture « pour le plaisir », elle est plus attentive aux tournures, aux formulations, elle est plus lente et se fait avec davantage de recul. Je pense que c’est un excellent chemin de progression pour écrire, mais qu’il faut bien distinguer les moments de lecture-apprentissage et les moments de lecture-plaisir, parce que la lecture innocente, passionnée et dépourvue d’analyse est vraiment salvatrice pour l’âme. (J’ai mis du temps à le comprendre. Depuis, je m’autorise souvent des lectures déconnectées, sans aucun repérage, avec une attention fluctuante, et une tendance au commentaire littéraire au point zéro. Et je revis.)

La lecture « pour l’écriture » se fait davantage sur un paragraphe, que je prends parfois au hasard, dans un classique, ou chez un auteur récent que j’admire. Je lis avec attention, sans trop prendre en compte le sens, en faisant parfois résonner le texte à voix haute, en relevant chaque détail, chaque procédé, chaque écho et chaque rythme. Puis je referme le livre, et c’est tout. C’est un moyen formidable pour trouver l’inspiration, et surtout, c’est très jouissif à faire.

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7. Et toujours… L’humilité souriante.

Une des difficultés de l’écriture, comme de toute création, est de trouver le juste milieu entre confiance et humilité. L’excès de l’une fait des ravages, l’excès de l’autre brise toute tentative dans l’oeuf. Soyez donc persuadés que vous êtes capables d’écrire, capables de remplir le contrat, capables de trouver les phrases sous ce fameux titre. Puis, persuadez-vous qu’elles sont loin d’être parfaites. Mais tout de même, elles sont là, et elles ont leur beauté à elles.

Sachez trouver l’équilibre pour ne pas verser dans la satisfaction excessive, ni dans le perfectionnisme maladif. Tout pourrait toujours être mieux écrit. TOUT, TOUJOURS. Il y a un moment où il faut laisser allez son texte et le décider « achevé », même si l’on souhaiterait l’améliorer. Pour autant, ceux qui se satisfont du premier jet sont, je le crois, tout autant dans l’erreur, ainsi que ceux qui pensent que leur texte atteint une sorte de point de perfection. Je ne comprends pas ceux qui s’auto-citent, par exemple, et glissent des guillemets autour de leur propre prose, comme s’ils avaient écrit du Verlaine. On se calme, les mecs, il n’y avait qu’un Verlaine, et qu’un Rimbaud aussi d’ailleurs.

Finalement, il faut garder en tête que ce que vous avez écrit n’est pas parfait, mais que vos mots ont de la valeur. Tout création a de la valeur. Certains ne croisent pas assez de personnes qui ne savent pas écrire, je veux dire pas du tout, ou presque pas. J’en vois presque tous les jours, et je remercie à chaque fois le destin de m’envoyer ce rappel essentiel. Vous avez la capacité magique de formuler ce que certains n’arrivent pas à formuler. Mesurez l’or que vous avez dans les doigts. À l’inverse, d’autres oublient combien la langue française compte d’écrivains brillants à en trembler, et à côté desquels nous sommes des fourmis, un peu ridicules, avec nos mots serrés comme des pulls en laine trop petits. Donc, voilà : humilité souriante. Trouvez le juste milieu, ce ne sera qu’un moteur encore plus fort pour écrire la prochaine fois.

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(J’allais profiter de cette fin d’article pour vous remercier de vos mots, vos mots toujours, par mail, sur Instagram, sur Facebook, sur Tweeter, ou en commentaires ici. Je ne peux pas répondre à tous, mais j’essaie, et croyez bien qu’à chaque fois, je réellement touchée de voir vos élégances de coeur, et profondément convaincue d’avoir des lecteurs incroyables. Je ne vais pas le mettre hors-parenthèses, ça ferait vraiment une fin d’article cucul, je préfère me taire.)