Ton fils, il est facile.

« Ton fils, aussi, il est facile. » « Tu n’as qu’à… » « Quand même, tu pourrais bien… » « Il ne pleure jamais ! »

S’il y a bien un réflexe qui me fait sourire en même temps qu’il m’énerve depuis que je suis maman, c’est celui qu’ont les autres d’imaginer qu’ils savent très bien comment est mon enfant au quotidien. Ceux qui, pas encore parents, le voient une après-midi, et disent des « tu n’avais qu’à », ou « tu pourrais… » Ceux qui le gardent quelques heures et qui en concluent qu’il est vraiment facile à vivre et que j’ai beaucoup de chance (et donc vraiment pas le droit de me plaindre, en passant). Tout serait plus simple si les gens arrêtaient de parler comme s’ils savaient, comme s’ils connaissaient nos enfants comme nous les connaissons, comme s’ils imaginaient de manière absolue et totale la vie du quotidien chez les autres. Je crois malheureusement, pour en parler avec d’autres mamans, que cela touche tout le monde, et des enfants de tous les âges.

Une amie m’a raconté hier que ses parents ne cessent de lui dire combien son bébé de trois mois pleure rarement et combien elle « ne peut pas dire qu’elle est fatiguée », alors qu’ils ne sont restés chez elle qu’une semaine, et que le comportement du bébé lui-même était totalement différent en raison de leur présence. 

Il est décidément si tentant pour l’esprit humain d’imposer la pensée que l’on sait, sinon mieux que les autres, au moins autant qu’eux, ce qu’ils vivent et pensent par eux-mêmes. Si la chose est facile, c’est parce qu’elle est rassurante. Nous voudrions tant pouvoir nous dire que nous sommes une sorte de mètre étalon et que les autres, les gens autour, doivent se frotter à la vie d’une manière plutôt conforme à la nôtre -s’ils s’en écartent, c’est qu’ils doivent être spéciaux, voire qu’ils font mal, simplement. 

Mais un enfant est une personne, en entier, et l’expérience de la parentalité est unique, extrêmement riche, inexplicable, impénétrable. Si je juge qu’il est préférable de le mettre à la crèche à tel moment et pas à tel autre, si je pense qu’il est possible d’envisager telle solution du quotidien et pas telle autre, c’est parce que j’ai un paquet de cartes dans la main que vous ne connaissez pas. 

Et même si c’est probablement maladroit, j’ai toujours envie de répondre « on en reparlera quand tu auras des enfants » à ceux qui me jugent alors qu’ils n’en ont pas. Je ne l’ai jamais dit, parce que je n’ose pas, mais ça me démange toujours.

Il en va finalement de la parentalité comme de n’importe quelle décision dans la vie : les autres, tous les autres, ceux qu’on connaît bien et même ceux que l’on ne connait pas du tout, ont envie de se dire qu’ils savent tout bien parfaitement ce que nous vivons, nous, et c’est à ce titre qu’ils se permettent de livrer des « y’a qu’à », des conseils rapides ou des étiquettes. 

Il reste donc à régler nos comportements sur ce que nous jugeons bon, nous-mêmes, sur ce que nous inspire la situation à nous, sur la personne que nous voulons être, au fond. Mais c’est difficile, surtout juste après un accouchement, et surtout dans l’état de solitude dans lequel on se plonge souvent quand on est maman. 

Me frotter à la maternité, me prendre cette vague-là m’a à la fois renforcée et ébranlée. Mais j’en ressors avec la conviction encore plus forte qu’il faut toujours laisser aux mamans le droit de se plaindre. Le droit de dire qu’elles sont fatiguées, qu’elles n’en peuvent plus, qu’elles trouvent que leur enfant est merveilleux mais. Mais, mais… mais il dort peu en ce moment, mais il est pénible là tout de suite, mais il a besoin de repères, mais il pleure, mais elle boude, mais il ne veut rien, mais elle fait des crises de colère, mais il est malade donc on en bave un peu là tu vois, mais il veut tout contredire, mais là, il fait une dent, elle est fatiguée, présentement il ne mange que du pain au ketchup, ou elle hurle si on ne fait pas les choses dans le même ordre que la veille, donc c’est dur, nous y sommes : tout va bien mais être maman n’est pas une évidence ou une promenade dans un parc en fleurs, il faut avoir le droit de le dire et de s’entendre là-dessus.

Bien sûr, on aimerait tous éviter d’avoir à concéder le droit à la plainte. Mais c’est important. Et plutôt que de chercher quoi répondre, montrer simplement qu’on est là, dire « d’accord », demander si on peut faire quelque chose, dire « ça ne sera bientôt qu’un souvenir », sera plus efficace que n’importe quel conseil inapproprié. Ne rien minimiser de ce que rencontre l’autre, finalement, sous prétexte qu’évidemment « on sait ». 

Mais t’as qu’à lâcher prise ! (Le perfectionnisme : 1)

Mais t’as qu’à lâcher prise… 

Récemment, j’ai évoqué ici la question du perfectionnisme. Honnêtement, c’est un sujet qui me touche particulièrement, et sur lequel j’aurais beaucoup, BEAUCOUP à dire. En devenant maman, les gros dossiers que j’avais à ce sujet se sont transformés en bibliothèque à trois étages -avec la petite échelle pour monter tout en haut-. J’ai donc décidé de faire une petite série d’articles sur le sujet. 

Et j’ai envie de commencer par dire quelque chose qu’on tait souvent, mais qui me frustre, voire m’énerve assez clairement. J’avais envie de parler de tous ceux qui disent aux mamans qu’elles sont trop perfectionnistes et qu’elles n’ont qu’à lâcher prise

Ben voyons. 

J’ai un petit garçon de deux ans, et j’ai repris le travail à temps plein quand il avait six mois. Depuis 18 mois, je suis donc une officielle working mum. Et il faut être sincère : j’ai régulièrement des coups de mou, des moments de craquage et des nuits d’insomnie. J’ai la chance d’aller bien et d’avoir le moral, mais je connais de près des mamans qui traversent des moments d’officielle dépression (ou burn-out, au fond peu importe le flacon). Moi-même, comme beaucoup de mamans, je traverse des périodes d’un débordement dont je sous-estimais la difficulté. Depuis deux ans j’ai tour à tour l’impression d’être une guerrière, puis d’être dépassée. Je rêve régulièrement que je suis en retard, que je me noie, ou que je cours après toute chose. Et là, si je me confie à des collègues pas très délicats, on me sort souvent : « Eh, mais tu es trop perfectionniste, aussi ! » Quand j’échange avec d’autres jeunes mères, je me rends compte que je ne suis pas la seule à recevoir ces injonctions. (Encore des injonctions.) « Lâche prise ! » Et les voilà qui pensent qu’ils donnent vraiment un formidable conseil qui va nous changer la vie. 

Bon. 

Qu’entendent-ils par ce conseil, la plupart du temps, déjà ? Que veulent-ils suggérer en nous demandant de lâcher prise ? Quelle prise ? Voilà les principaux points qui reviennent dans quand on dit aux mamans d’être moins perfectionnistes.

  1. Le ménage,
  2. La cuisine,
  3. L’éducation.

O U I. (Formulé ainsi, ça fait peur, n’est-ce pas ?) Alors « on » pense (« on », nous, le monde, cette société dans laquelle l’homme a tant de place) que ces trois points sont les affaires des femmes, et que, sincèrement, si elles devenaient moins perfectionnistes sur ces aspects, elles iraient mieux, et leurs hommes avec ? On pense que si une maman craque, c’est qu’elle veut trop bien astiquer sa maison, et faire des plats beaux et bons tout en dispensant toute la bienveillance de son éducation à ses enfants ? Et on se dit -sans se le dire vraiment- qu’elles n’ont qu’à tolérer un peu de retard dans le linge, une pizza devant la télé et, hop, voilà, la face du monde sera changée…

Vaste hypocrisie que tout ceci, si vous voulez mon avis.

Si on détaillait, un peu, d’ailleurs ? 

  • Le ménage. « Passe moins l’aspirateur ! » Alors…C’est déjà le cas. C’est ce que j’ai eu envie de dire à n’importe quel imbécile qui me disait ça quand j’ai repris le travail et que j’avais vraiment un tout petit bébé chez moi. « T’as qu’à rester zen, c’est pas grave si l’aspirateur n’est pas passé aujourd’hui ». Ah ah ah. Comment te dire, mais ÉVIDEMMENT, qu’il n’est pas passé ! Je suis au niveau deux, tu comprends ? Au niveau dix. Au niveau mille. Le ménage, je m’en fous déjà. Ma marge, ce n’est pas l’aspirateur, là tout de suite maintenant. Qu’imaginent-ils, ceux qui disent cela ? Que l’on est une grosse maniaque parce qu’on est une femme et que, bon, pour une fois, on pourrait laisser traîner trois poussières ? 
  • La cuisine. « Tu sais, c’est pas grave, tu pourrais manger des surgelés. » Alors, d’une part, c’est difficile de trouver des surgelés là où je vis. En grande surface, on trouve bien quelques sacs de haricots verts ou de petits pois, mais c’est tout, parce que le rayon contient surtout des pizzas (pas bonnes) et des glaces (très bonnes mais qui ne constituent pas raisonnablement un repas). D’autre part, là encore, j’ai le sentiment que c’est FACILE À DIRE. Parce que le problème n’est pas vraiment résolu : que la tâche concerne la mère ou le père, il faut les acheter, ces surgelés, et les ranger, et les sortir au bon moment, et les faire cuire, et nettoyer la casserole ensuite, et mettre les assiettes au lave-vaisselle, ou les laver soi-même d’ailleurs ; d’ailleurs le lave-vaisselle, parlons-en, il faut prendre soin de le remplir, et le vider, et le nettoyer de temps en temps (il paraît). Il faut bien nettoyer un tant soit peu le frigo, et la table, même sans être une maniaco-psycho-rigide, il faut bien pouvoir manger quelque part. Et puis, si j’ai envie, et besoin de manger mieux, de faire cuire des légumes, des vrais, comment je fais, je me morfonds dans ma culpabilité d’être trop rigide ? 
  • L’éducation. « Nan mais avec cet enfant… tu es trop perfectionniste ». (Propos qui intervient si tu dis que tu ne le mets pas à la crèche quand tu ne travailles pas, ou que tu t’es levée toute la nuit pour lui, par exemple.) Là encore, mais quoi, diantre, comment. Personne, PERSONNE ne peut savoir comment une mère ou un père s’occupe de son enfant au quotidien. Il faut être bien prétentieux pour penser savoir que l’on fait trop ceci ou trop cela, ou que soi-même, dans la même situation, on faisait mieux, ou on fera mieux, ou on aurait fait mieux. On a tous et toutes des vies tellement différentes qu’il faut arrêter de croire que l’on maîtrise suffisamment la vie des autres pour la juger. 

Parce qu’au fond, il est un peu là, le problème. Il est dans le jugement. Arrêtons de dire aux mères ce qu’elles doivent faire et comment elles doivent le faire. (Pitié.) Et arrêtons de penser que celles qui frisent le burn-out en sont RESPONSABLES. Que celles qui craquent n’ont qu’à se mordre les doigts d’être trop maniaques, et que les autres, celles qui sont normales et détendues, elles, elles s’en sortent sans heurt. Mais quelle est cette comparaison qui ne fait qu’ajouter une nouvelle pression sur les épaules des mères : devoir être dans un lâcher-prise suffisamment prononcé pour que tout tourne ?

Ce qui m’énerve d’autant plus avec cette histoire de « lâche-prise », c’est qu’elle est sournoise et hypocrite. C’est un « y’a qu’à », qui se répand de plus en plus. Sauf que parallèlement, quand on est mère, on se prend de plein fouet le perfectionnisme comme injonction sociale ambiante. 

Nous vivons à une époque où la maternité est difficile à conjuguer avec toutes les autres vies de  femme. Je ne dis pas que c’est nouveau, je dis simplement qu’il m’a fallu le vivre pour le croire. Je réserve un autre article sur ce sujet-là, parce qu’il y a de quoi écrire. Mais le fait est là : on attend bien des mères qu’elles fassent globalement tout, et tout bien

On nous laisse croire qu’il est non seulement possible mais courant de vivre dans une maison toujours blanche, belle et rangée, d’aller travailler le matin et de revenir le soir, tout en élevant un enfant, ou plusieurs, et de savoir tout conjuguer. Que c’est facile d’être une femme, d’avoir une vie personnelle, professionnelle, une vie de couple, et une vie de parent en même temps. La norme est là. Nombreux sont ceux qui ne l’interrogent plus. Et ce sont ces personnes-là qui disent « t’as qu’à être moins perfectionniste », pensant bien sincèrement que si nous nous mettons à moins passer l’aspirateur, nous pourrons redevenir des femmes fortes, normales et consensuelles, qui assurent sur tous les plans.

Soyons clairs : je serai la dernière à faire l’éloge du perfectionnisme. Et il y a bien dans ces idées de ménage, de cuisine et d’éducation, des pistes pour aller mieux : j’en reparlerai. Mais l’article d’aujourd’hui a pour but de démolir à la fois le présupposé tacite qui dit que ces trois points seraient l’affaire des femmes et qu’elles en font trop, les imbéciles ; mais également l’idée selon laquelle il serait simple d’arrêter d’être perfectionniste pour une maman d’aujourd’hui. Si déjà, on en parlait autour de nous, peut-être que ce discours facile serait moins courant, et par là-même, moins destructeur, non ?