Voyager avec lui.

Mais à quoi ça sert, de voyager avec lui, vers quel port dans quel but ? Il ne s’en souviendra pas. Il est petit, il est gênant, il faut tout adapter pour lui. Il pèse lourd, dans les bras dans les plans. L’avion, ce n’est pas pour lui. Tout est compliqué là-bas avec lui. 

Et moi je n’ai jamais tant aimé ses grands yeux que lorsqu’ils se posaient sur un ailleurs. Je vibre plus fort de marcher au loin avec lui. Avec eux. J’aime nos liens, qui se resserrent encore quand nous faisons face à d’autres marées. J’aime l’aventure des autres langues, des halls d’aéroport, des parfums des rues qui n’ont pas les même pavés que chez nous. J’aime qu’il respire avec nous cet air qui sent la différence, ce parfum d’autres rives. Il est plus grand là-bas, et ici après. Ou peut-être que c’est moi qui suis plus grande. Je ne sais pas. Plus grande d’avoir vécu alignée avec eux loin d’ici. Je veux encore mille voyages avec lui au pied du mât. Je veux lui offrir des étoiles lointaines. Encore. Partout. Je veux mesurer l’étendue du monde et l’espace de mes émotions comme des terres à conquérir. Je veux vivre son histoire comme on avale un voyage. Je veux mon mari et mon fils contre moi, ici et là-bas, à chaque aube dorée, à chaque croisement. À chaque fois, nous reviendrons nous blottir dans le présent. Draps étoilés, oiseaux connus. Je veux des mondes à contempler, des rideaux à entrouvrir, et la folie de toutes les différences glissée dans nos vies comme des perles dans une poche. En vrac. 

Into the wild

À tes yeux encore bleus, le moindre de nos pas fait sept lieues, le moindre champ est une jungle, la moindre semaine une éternité. Je réapprends avec toi à m’émerveiller de tout, à nous penser si grands, à nous savoir si petits. Chaque détail est un miracle nouveau, une essence, un absolu, et pourtant, regarde les étoiles, regarde les arbres, regarde ces siècles passés et leurs histoires, et regarde-nous. Nous sommes des petites allumettes embrasées au bout de la chaine, minuscules points vacillants au bout du trait de lumière. Ma petite allumette, tends moi ton cou encore, tes joues en brioches, un jour tu embraseras d’autres flammes peut-être; un jour, c’est long pour toi, alors pour moi aussi. Je voudrais te donner pour héritage cet amour qui m’emplit, qui déborde, qui me laisse les yeux humides et l’âme pleine. J’ai le coeur soulevé comme une nappe prise par le vent, je n’ai pas assez de mots pour te le décrire, j’ai tant à te raconter, trouverai-je sur terre le temps pour tout te dire, dis mon fils? Je n’ai jamais été si pressée, je n’ai jamais été si patiente.

Je te lirai les histoires d’avant, si tu veux, dans notre maison où l’on entend les grillons mêmes fenêtres fermées, je te mettrai face à l’aube comme je le fais déjà chaque matin. Je t’expliquerai qu’il ne faut pas avoir peur de l’avenir, parce que « qui craint de souffrir, il souffre déjà de ce qu’il craint » tu sais, c’était tellement beau comme Montaigne le disait, et c’était tellement fort quand toi tu me l’as appris. Je t’expliquerai que tu as le droit de dire Carpe Diem, mais sans trop le déformer comme on l’entend maintenant : je te dirai de prendre le temps et de penser loin devant et sérieusement au reste de ta vie, toujours. J’ai hâte des victoires à venir, j’ai hâte des erreurs futures, les tiennes, les nôtres. On se pardonnera, parce que c’est ce que font les fils et leur mère. J’embrasserai ton père encore mille et une fois sous tous les soleils et auprès de tes longs cils, tu nous verras encore danser et tu riras peut-être comme tu le fais déjà, et je serai enivrée de tendresse entre vos deux chaleurs, même si vous dormez, même si vous n’êtes pas là, même si vous êtes vraiment très loin.

Dans le secret de nos promenades, je m’extasie de chaque couleur nouvelle, de toute fleur sur le bord du chemin, serrant contre moi l’impatience de chaque saison à venir avec toi. Tes premières fois, tes deuxièmes, tes centièmes fois, puisque tu me dis sans parler que la vie n’est qu’une suite de nouvelles fois, qu’on soit très grand ou très petit. Une suite si longue et si brève d’émerveillements de passés, de présents, et de futurs.

Je te dirai, « rêve », « souris », « vis avec la vie ». Je ne sais qui de nous deux en apprendra le plus à l’autre. Pour l’instant, au jeu du maître, tu l’emportes, sans contredit. Merci mon bébé, oh merci, et que viennent toutes les jungles avec ta douceur dans mes bras.



〈Robe Des Petits hauts, boomer Moumout, blouse La petite collection ;

Photos : mon papa. ♥〉